LES GÉMISSEMENTS DU CHRIST

2 P 1, 13-18 ; Mc 7, 31-37

(27 mai 2005)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

N

ous gardons toujours en mémoire l'image d'un Christ philanthrope, un Christ médecin, un Christ venu sauver l'homme du péché, de la mort et de la souffrance, et cependant, je crois que l'évangile de Marc et tout le chapitre cinq et huit en particulier, nous présente un Christ que j'oserais appeler misanthrope.

Le Christ est extrêmement dédaigneux vis-à-vis des hommes, dédaigneux vis-à-vis des disciples, se faisant toujours prier pour guérir telle personne, ça commence avec cette pauvre syro-phénicienne qui demande la guérison de sa fille, et Il lui dit : tu n'es pas d'Israël, que viens-tu me demander ? De bonne grâce, la syro-phénicienne rentre chez elle et trouve sa fille guérie, mais se faire rabrouer comme cela par le Christ, ce n'est pas très agréable. Cela continue avec les apôtres qui ne comprennent rien à rien, et qui même quand Pierre dit : oui, tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant, il se fait rabrouer lui aussi par le Christ qui lui dit : bien, tu le sais, mais surtout, tais-toi ! On continue comme cela avec les guérisons du Christ, à la fois le sourd-bègue, et quelques lignes après, l'aveugle. Le Christ est là comme peinant dans sa démarche de guérison, il gémit pour le sourd-bègue, et puis pour l'aveugle, on a l'impression que c'est un apprenti sorcier, parce qu'il lui dit : est-ce que tu commences à mieux voir ? Ah oui ! Je commence à voir des choses … C'est vrai que cela nous interroge sur la manière dont le Christ vient annoncer le Salut ? Nous, nous pensons que les choses devraient se faire dans un claquement de doigt, le Christ est celui qui devrait venir régler tous les problèmes. Et voilà que le Christ est celui qui se laisse un peu tirer l'oreille, Il est celui qui, même dans sa démarche de guérison, donne l'impression de peiner et de prendre du temps. Et puis, il y a ce Christ qui gémit par deux fois, quand il guérit ce pauvre sourd-bègue, et puis, quelques lignes après, avec les pharisiens qui demandent un signe pour que les choses soient claires, et le Christ gémit encore !

Je pense qu'il y a deux sortes de gémissements. Il y a le gémissement de l'humain, qui a rapport avec le fait que nous ne savons pas toujours ce que nous voulons. Notre gémissement est du côté de la plainte, on aimerait bien quelque chose et en même temps, on désire son contraire. On aimerait bien que les choses soient plus claires, mais en même temps, on sait très bien que cela risquerait de faire peur. Et puis, il y a l'autre gémissement qui est le gémissement du Christ. Celui-là n'est pas du côté de cette espèce de magma dans lequel nous vivons toute la journée, le gémissement du Christ, il est du côté de la retenue. Pourquoi ? Est-ce que le Christ retiendrait son Salut ? Serait-Il avare de son amour et de ses guérisons ? Non. Le Christ dans sa marque, dans toute sa rugosité et son affrontement avec les hommes représente Dieu dans le désert avec la manne. C'est exactement la même chose. Le Christ face aux apôtres et aux hommes dans l'évangile, c'est Dieu face à son peuple dans le désert, ce peuple qui n'arrête pas de se plaindre, qui veut toujours ceci et cela, qui regrette les oignons et la bonne viande d'Égypte. En fait, ce Christ qui a l'air de se retenir et qui gémit chez saint Marc, c'est le Christ qui sait qu'Il ne peut pas tout nous donner d'un coup, sous peine de nous détruire, sous peine, comme les israélites qui mangent tellement de cailles qu'ils en sont malades. La pédagogie du Christ, c'est bien de nous dire qu'Il ne peut pas tout nous donner tout de suite, et en même temps, Il ne peut pas tout nous dire tout de suite. Et cela pose une question, non seulement de notre relation à Dieu, mais aussi dans nos relations humaines, avec ce fameux adage qui est pratiquement maintenant érigé en loi : il faut tout nous dire entre nous. Pour la réussite d'un couple, d'une communauté, il ne faut rien se cacher, il faut tout se dire. Mais si le Christ n'avait pas gémi, mais avait livré vraiment la Parole de Dieu, les pharisiens et tous ces hommes auraient été pétrifiés sur place, assassinés par la puissance de la Parole de Dieu. Il fallait bien que la Parole de Dieu passe par un gémissement qui restreigne la puissance de Dieu pour éviter de tuer les gens sur place.

Je pense que c'est cela que le Seigneur nous dit aujourd'hui dans la guérison de ce sourd-bègue. Il nous dit que face à notre trop grand empressement de voir les choses réglées, de voir les choses se dire tout de suite entre nous, le Christ nous rappelle que la vérité ne passe pas par ce chemin. Elle passe par un long processus au cours duquel celui qui est en état de réception va se préparer à entendre enfin la parole de Dieu. C'est vrai qu'il faut tout dire. Mais on ne dit pas tout, tout de suite ! Il faut savoir quand dire les choses. Nous le savons trop bien entre nous, dans nos relations conjugales, familiales, communautaires. Le problème n'est pas de dire les choses, mais de trouver le bon moment et le bon endroit pour les dire, et donc ce que nous mettons du côté de la rugosité et du côté presque misanthrope du Christ, au contraire, nous devrions le saluer comme étant une pédagogie pleine de Dieu vis-à-vis de l'homme.

Frères et sœurs, que l'évangile nous rappelle cette même pédagogie entre nous, et qu'il nous rappelle aussi tout simplement le mot : "patience".

 

 

AMEN