BLESSÉS ET GRACIÉS
2 M 7, 1-3+5 b-7 a+20-+21 ; Mc 21-43
(19 septembre 2001)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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n vous a fait grâce dans la première lecture d'un certain nombre de détails absolument horribles, puisqu'on leur arrache la langue et le cuir chevelu, ce n'est pas parce qu'on vous l'a épargné, que je vais vous l'épargner,mais c'était pour faire le lien entre la violence inouïe de ce texte, et la violence actuelle du monde qui n'est donc pas tout à fait moderne, mais qui est une violence latente à l'intérieur de l'humanité et le texte de l'évangile.
Le violent c'est celui qui est dans l'illusion de sa toute-puissance. Il se laisse prendre au fait que sa force est pleine, guerrière, et qu'elle peut atteindre l'autre et le dominer. Le violent est celui qui ne trouve pas d'autre référence que lui-même et que la haine ou l'envie qui l'anime, son dieu est la haine, son dieu est l'envie, et c'est une illusion funeste. Une illusion d'ailleurs qui n'est pas seulement une illusion personnelle, mais il peut emmener dans son illusion de haine et d'envie, d'autres à qui il distille comme un venin, qu'il transmet comme un poison. La haine est contagieuse, elle devient collective, on l'entend bien en ce moment, et de tous côtés d'ailleurs.
A l'inverse, Jésus vient en quelque sorte pour faire barrage, pour briser la suffisance de cette toute-puissance et de cette violence. Il vient dire à l'homme: "c'est très difficile pour toi de le recevoir, mais tu n'es rien, pas grand-chose. Et surtout, tu es blessé." Et c'est souvent pour masquer la pénible conscience de sa blessure que l'homme joue à sa toute-puissance, que l'homme joue de la haine et de l'envie, et donc de la violence et de la terreur. Il y a une vision difficile de l'homme, c'est qu'il est précaire, fini, mortel, et surtout qu'il y a une sorte de blessure en lui, une blessure inhérente à sa nature et qui va se trouver conjuguée et déployée par ses propres défauts et pas ses péchés si on l'entend sur le plan moral, mais à la base, il y a déjà une blessure, il y a une trace, c'est ce qu'on appelle le péché originel, mais il y a quelque chose qui ne lui permet pas en cette terre et en ce monde d'atteindre à la plénitude de son humanité. Quand il pense plénitude de son humanité, il pense : toute-puissance. En fait, la plénitude de l'humanité c'est la plénitude de la capacité de la relation avec les autres, ce n'est pas plénitude de sa force et de son autonomie, c'est là qu'il y a confusion.
Dieu sait (c'est le cas de le dire), que l'homme ne peut pas seul se recevoir, se reconnaître comme blessé. Cette humiliation est trop forte pour lui, il faut que quelqu'un dise sa blessure et en même temps commence à la soigner. C'est pour cela que Jésus est venu partager le repas des blessés sans être complice avec cette blessure. Il est venu dire à l'homme, en face, au plus près dans la vie familière, à la table : "Je mange avec toi, Je suis avec toi, J'irai plus loin, puisque Je vais mourir avec toi et pour toi. Mais Je vais te permettre de te voir en Moi, mais tu va te reconnaître en Moi comme un blessé et tu vas accepter de te recevoir comme blessé et ainsi tu demanderas soin, grâce". Et c'est tout l'enjeu de ce partage avec les pécheurs. Ce n'est pas qu'Il préfère les mauvais aux bons, mais c'est qu'il est venu dire à l'humanité qui ne pouvait pas l'entendre d'elle-même, cette blessure profonde qui la traverse. Au fond, cette blessure, c'est que nous manquons de Dieu et que nous n'avons pas reconnu que c'était cela qui nous abîmait. Il y a une trace de Dieu, mais nous sommes détournés de Dieu, personnellement et collectivement depuis les origines. Chacun de nous doit reprendre ce mouvement pour nous retourner vers Lui. Chaque homme est invité, en reconnaissant ce manque de Dieu, à se retourner vers Lui. Là seulement, il se reconnaîtra comme blessé à guérir, et c'est cela l'Église, c'est le lieu de la guérison de ces blessés.
Frères et sœurs, entendons dans l'évangile l'invitation et la façon dont Dieu nous accueille en ce que nous sommes, et qu'il entend bien de nous recevoir comme des blessés de la vie, des blessés de nous-mêmes, pour que blessés que nous sommes, et grâciés, nous puissions témoigner de la véritable force, la seule, celle de Dieu.
AMEN