TRADITIONS ET TRADITION
1 S 15, 10-23 ; Mc 7, 1-13
(10 février 2001)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
|
F |
rères et sœurs, dans cette page d'évangile Jésus ne traite pas de questions d'hygiène, et il ne faudrait pas qu'à partir de ces paroles, les enfants qui sont ici pensent que quand leur maman dit de se laver les mains avant de manger il ne faut pas le faire parce que c'est une tradition trop humaine. Ce que Jésus veut dire, ce n'est pas de savoir s'il faut être propre, ou faire attention à l'hygiène, mais ce dont Jésus traite, ce sont les rapports entre la tradition et la Parole de Dieu.
La Tradition, c'est un mot qui peut signifier plusieurs choses. Tradition, littéralement veut dire transmettre, c'est ce qui se transmet de personne à personne, de génération à génération et c'est donc quelque chose qu'on reçoit comme un héritage, non pas venant selon une loi, un ordre, mais si j'ose dire, selon une coutume qu'on se transmet ainsi de personne à personne. Cela ne suffit pas à qualifier une tradition, car nous sommes bien obligés de vivre de traditions, nous ne sommes pas chacun un commencement absolu qui recevait directement les directives de Dieu, du ciel par révélation. La plupart des choses que nous faisons, que nous croyons, que nous pensons, nous les avons reçues par tradition. Aussi bien l'éducation en matière humaine que la foi, se reçoivent par tradition. Donc, la tradition n'est pas quelque chose de mauvais, ni même de négligeable, c'est indispensable à la vie humaine. Chaque être humain n'est pas un commencement absolu. Nous vivons non seulement dans une société qui nous dépasse, mais aussi dans une histoire qui nous précède, et par conséquent nous inscrivons nos actes, nos pas, nos façons de comprendre et même nos convictions, nous les inscrivons dans cette histoire, c'est-à-dire que nous sommes pétris de traditions.
Il y a donc quelque chose d'extrêmement positif dans la tradition, c'est le fait que tout être humain dès le départ est déjà riche de tout un héritage, de toutes sortes de choses que ceux qui ont vécu avant lui, ont cherché, trouvé, pensé, reçu eux-mêmes et qu'ils lui transmettent. Seulement, il ne suffit pas de recevoir quelque chose pour que cela ait valeur, tout dépend d'où vient ce que l'on reçoit. Si l'on reçoit un héritage qui vient de Dieu, cet héritage est infiniment précieux, et la foi reçue au baptême, la foi reçue par la catéchèse, la foi reçue de ses parents est une tradition, un héritage d'une immense valeur parce que ceux qui nous transmettent cet héritage l'ont eux-mêmes reçu et de proche en proche, c'est de Dieu que cet héritage tire son origine. Les hommes sont des hommes, et à cet héritage venu de Dieu, ils ajoutent aussi des qualifications, des modifications, qui viennent seulement de leur propre pensée. Alors, à côté de cette Tradition qui peut s'originer dans la réalité la plus profonde de la communion de Dieu avec l'homme, il y a aussi des traditions humaines. Cela ne suffit pas à dire qu'elles sont mauvaises, ces traditions humaines peuvent être elles aussi légitimes. Ce que je disais tout à l'heure, le fait d'une maman qui dit à ses enfants qu'il faut se laver les mains avant de passer à table, on peut pas dire que cela vient directement de Dieu, cela n'a pas grand-chose à voir avec la foi, ce n'est pas mauvais pour autant, parce que c'est un conseil qui a valeur d'hygiène, qui a valeur de décence, de propreté, de bonne manière de vivre.
Les traditions humaines peuvent donc être légitimes. Pour cela il faut plusieurs choses, d'une part qu'elles ne contredisent pas la Tradition qui vient de Dieu, et donc les traditions humaines ne peuvent passer avant la volonté de Dieu. Je prends un autre exemple : celui de la messe du dimanche. Si en allant à la messe le dimanche, nous voyons quelqu'un qui est tombé dans la rue parce qu'il s'évanouit ou qu'il a manqué le trottoir, et que nous disons, et bien je te laisse te débrouiller tout seul parce que je vais à la messe et que c'est mon devoir religieux, à ce moment-là on fait passer ce qui est secondaire avant ce qui est fondamental, parce que ce qui est premier, c'est la charité, et que la première chose à faire, c'est d'aider la personne qui est tombée à se relever, la conduire éventuellement à l'hôpital, et si on a raté la messe, et bien, tant pis ! Il faut savoir discerner ce qui est essentiel aux yeux de Dieu.
Il y a donc des traditions qui sont mauvaises parce qu'elles contredisent la volonté de Dieu. Il y en a d'autres, et cela c'est moins facile à discerner, qui sont mauvaises parce qu'elles alourdissent la volonté de Dieu. Dieu a demandé que nous purifions notre cœur pour venir à sa rencontre. C'est pourquoi avant de communier, si nous avons conscience d'être pécheurs, nous irons d'abord nous confesser, pour que non pas nous soyons en règle, mais que nous soyons en paix au fond de notre cœur avec Dieu. Que cette purification du cœur puisse aussi se traduire par des gestes, des signes, des symboles, tout cela est légitime. Mais si les symboles deviennent tellement lourds, épais et incompréhensibles que finalement on perd de vue l'essentiel, c'est ce que faisaient les juifs, sous prétexte qu'ils avaient enfreint la loi de Dieu, ils passaient leur temps à se laver les mains jusqu'au coude, à asperger leurs plats, leurs vêtements. On dit même que certains pharisiens sous prétexte que la loi demande de ne pas toucher un animal mort, quand ils allaient dans une forêt, et qu'ils s'asseyaient sur un tronc d'arbre, au retour, ils lavaient leur vêtement, et ils se lavaient tout entier de peur que par hasard, ils aient peut-être sans le vouloir, en s'asseyant sur l'arbre, touché à une mouche morte qui se serait trouvée par là. A ce moment-là, vous comprenez que l'accumulation des signes et des traditions finit par devenir telle qu'elle obscurcit l'essentiel et qu'on oublie le cœur pour donner une importance démesurée à des signes. Cela ne veut pas dire que les signes soient mauvais, mais qu'ils sont à prendre à leur juste mesure, et qu'il faut leur redonner sens. C'est ainsi que dans toute notre vie nous devons, et je faisais allusion tout à l'heure à la charité, tout remettre en fonction de l'amour de Dieu et essayer de juger tous nos actes en fonction de cette priorité qui est l'amour de Dieu et de nos frères puisque Jésus Lui-même nous a dit que l'amour de nos frères était le même que l'amour de Dieu. C'est la raison pour laquelle, comme je vous le disais, si vous voyez quelqu'un qui se casse la figure dans la rue, vous vous abstiendrez de venir à la messe parce qu'il est plus important d'abord d'exprimer votre charité à l'égard de celui qui s'est blessé. Il faut donc que les traditions soient au service de la volonté de Dieu et non pas s'ajouter à elles jusqu'à éventuellement la rendre tellement compliquée qu'elle devient indiscernable.
Frères et sœurs, c'est quotidien dans notre vie, parce que nous avons parfois tendance, par scrupule ou légalisme, ou formalisme, de faire passer les signes ou les réalités extérieures avant l'essentiel. Il faut que nous revenions toujours à l'essentiel, et cet essentiel, c'est que Dieu nous aime, nous demande de nous aimer les uns les autres afin que nous puissions ainsi répondre à son amour. Tout le reste en découle et en dépend. Alors, le reste sera bon dans la mesure ou ce sera régit par cet amour fondamental ou le reste sera éventuellement mauvais si cela contredit cet amour ou le rend finalement indiscernable à force de rajouter des détails. Frères et sœurs, soyons fidèles au dessein de Dieu, à la volonté de Dieu en la recentrant toujours sur l'essentiel de ce que Dieu nous a transmis : "Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés".
AMEN