LE DIEU DES VIVANTS

Jc 2, 12-26 ; Mc 12, 18-27

(25 février 2000)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

C

'est presque instinctif de mettre en relation Dieu et la mort, c'est plus fort que nous. Parce que c'est une interrogation, une énigme, un effroi, une angoisse, et donc instinctivement, et indé­pendamment de la révélation judéo-chrétienne, la révélation de ce Dieu-là les hommes ont relié le culte des morts et le culte de Dieu. Quand Jésus dit de son Père qu'Il n'est pas le Dieu des morts, mais des vi­vants, il fausse définitivement cette idée un peu ins­tinctive, un peu générale que Dieu et la mort sont des réalités qui vont ensemble. Dieu n'aime pas la mort, pas plus que nous d'ailleurs. Il n'est pas le Dieu d'après la vie sur terre. Il est le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, le Dieu des vivants et non des morts. C'est aussi Celui qui ne veut pas être complice de nos morbidités, c'est-à-dire de l'effroi et de la fas­cination de nos morts intérieures. Il n'est pas le Dieu de ces morts-là. Il s'inscrit comme vivant, et Il s'ins­crit tellement comme le Dieu des vivants, qu'il dit à Moïse qu'Il est le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Ja­cob, le nom d'hommes ayant vécu et désignés par leurs noms. Il aurait pu dire : le Dieu de tes ancêtres qui sont maintenant auprès de moi. Mais Il se désigne comme Celui qui est le compagnon et le Maître d'hommes qui ont précédé sur le chemin et Moïse et Israël. Quelqu'un me disait récemment, et c'était quel­qu'un qui venait de perdre un parent, qu'en relisant l'évangile, il avait été surpris par cette phrase : Il n'est pas le Dieu des morts, mais Il n'est pas le Dieu de mon père qui venait de mourir. C'est là une lecture un peu radicale et simpliste, mais qui met sur la voie de ce que souvent mal-croyants, ou paressant sur la foi, à un moment donné quelque chose se réveille de l'inter­rogation, de l'énigme de la vie qui cesse et l'on se retourne vers Dieu.

Le Dieu d'Abraham d'Isaac et de Jacob de pose d'emblée comme le Dieu de la vie. C'est le pre­mier point.

Deuxième point, en disant cela, on est un peu obligé finalement de sentir ou d'inventer une conti­nuité de la vie d'aujourd'hui et la vie de demain. Continuité, oui, et discontinuité, en tout cas affirmée dans cet évangile puisqu'ils n'auront ni femmes ni maris. Il y en a certains pour qui cela pose un pro­blème, pas pour moi, et cela crée une sorte de dis­continuité. Il y a des choses de la vie qui apparem­ment sont prises en compte et déployées dans le Royaume et d'autres pourtant très importants, que certains vivent avec joie et douleur, et qui apparem­ment ne sont pas prises en compte, nous serons comme des anges dans les cieux. Et là, mon imagina­tion galope, je vous vois tous avec six paires d'ailes, en train de gambader de nuages en nuages.

Il y a une façon dont Jésus esquive la réponse nous laissant le soin, de fait d'imaginer à tire d'aile ce que nous pourrions faire là-haut ou là-bas, ce n'est pas tellement cela, mais c'est "avec". Que pourrons-nous faire quand nous serons vraiment vivants ? C'est un peu comme cela qu'il faut imaginer la suite. Quand cette mort sous tant de formes, menace, inhibe, nous fait trébucher cessera enfin d'être un horizon doulou­reux, dont parfois nous sommes complices, et qu'enfin elle sera vaincu et annulée, et que nous serons en train de goûter cette vie qui n'a pas de limites. Une sorte d'élargissement permanent, d'épanouissement de notre être, qui recevra petit à petit cette plénitude qui nous est promise.

Quand nous essayons ici de vivre, parce que ce n'est qu'un essai, ce n'est qu'un petit brouillon, nous nous apprêtons à entrer un jour dans la Vie, à être un jour avec Celui qui est source, maître, puissance de Vie. Et ce nouvel ordre de chose ne rendra pas dé­suètes nos relations humaines, mais les déploierons sur un autre registre, comme cette femme qui avait sept maris, ne courra pas d'un mari à l'autre ne sachant à qui se donner, mais il y aura une sorte de hauteur, de grandeur, qui fera passer par-delà toutes les nécessi­tés, les contingences que nous sommes, que nous ai­mons, et ces contingences sont vraies, mais sont au­tant de mythes qui un jour disparaîtront. Donc, conti­nuité et discontinuité, nous permettent d'imaginer à souhait selon l'évangile, de ce qui se passera après, mais surtout de l'imaginer dans le registre de Dieu vivant.

Puissions-nous être vivants lorsque nous mourrons, ce qui à mon avis est une très bonne défi­nition de la vie chrétienne, pour que nous apprenions que cette vie nous la recevons dans la vie du Christ et qu'un jour nous la goûtions plus pleinement, avec ce que Dieu nous promet depuis longtemps, qui com­mence à germer en nous et qui ne cessera jamais de nous donner.

 

AMEN