TOUTE L'lNTENSITÉ DIVINE

Mi 2, 102-13 et Mi 4, 1-5 ; Mc 8, 27- Mc 9-1

(29 mai 1996)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

A

yant réussi à confesser le Christ, à décliner l'identité, en même temps, ils tentent de le prendre un peu, j'allais dire, sous son ombre, sous sa coupe. Ils réussissent à reconnaître dans cet homme ce qui dépasse cet homme : sa divinité qui est à la fois proche et inaccessible. Et lorsque le Christ va conjuguer ce qu'Il est en déclinant qu'Il devait souf­frir. Il va décliner cette divinité en disant qu'elle devra s'abandonner, s'abaisser. Pierre tente de le protéger, de le corriger mais "non ce que tu es, il n'est pas pos­sible que ce que tu es cesse de l'être". Et Pierre est alors qualifié de Satan. On pourrait dire et penser que Dieu exagère à travers la personne du Christ et que la faute n'est pas si grave mais ne pas comprendre que dans la personne du Christ se joue toute la grandeur, toute la beauté, toute la hauteur, toute l'intensité di­vine. Et que cette intensité divine va se conjuguer avec l'abaissement dans la mort. C'est cela. Et ne pas le comprendre et ne pas l'admettre c'est s'opposer à Dieu. J'allais dire, Il acceptera tout de nous sauf qu'on s'oppose à son chemin d'Incarnation et de Passion. C'est le point sensible de Dieu sur lequel Il ne peut pas transiger que quelqu'un s'oppose à ce qu'Il donne sa vie. Que quelqu'un s'oppose à ce qu'Il donne tout de sa vie. C'est Satan. Et le Satan est celui qui jus­tement aurait des vues plus humaines, plus normales pourrait-on dire sur ce qu'est "être Dieu" en ce monde. Il n'est pas convenable dirait Satan que Dieu meure. Comprenons bien que nous ne sommes jamais très loin de cette tentation et qu'il nous sera toujours diffi­cile de comprendre, de raisonner cet abaissement de Dieu. Ce qui est le propre du chrétien est que nous serons toujours incapables mais cette incapacité même nous rend petits et humbles par rapport à une décision de Dieu. Elle nous fait pénétrer dans un se­cret divin, elle nous permet de fréquenter autre chose que ce que nous pensons de Dieu mais quelqu'un d'autre qui a décidé de par lui-même de ce qu'Il pour­rait nous donner. Je vais prendre un exemple facile et quotidien. Pour faire un cadeau à quelqu'un, il y a deux solutions : on choisit quelque chose qui nous plaît et on l'offre à l'autre. On trouve quelque chose de beau : un pull, un stylo, je ne vous donne pas des idées de cadeau pour moi, mais on ne sait jamais, et on le trouve bien et on l'offrira à l'autre. Et un jour, mon frère de sang me disait je t'ai fait un cadeau et je sais qu'il te plaira parce qu'il ne me plaît pas à moi. Non pas qu'il voulait s'en débarrasser mais il avait bien compris que pour faire plaisir à quelqu'un il fal­lait qu'il choisisse quelque chose qui n'était pas for­cément son désir. Nous, nous devons accepter pour Dieu que Dieu ait décidé pour Lui quelque chose qui ne nous plaise pas. C'est cela. Il y a une façon d'accorder notre foi à celle de Dieu en acceptant quel­que chose qui fondamentalement ne nous convient pas tout de suite. Et il n'est pas convenable que celui à qui nous donnons tout de nous-mêmes, à qui nous nous abandonnons, s'abandonne à son tour. C'est comme si vous remettiez tous vos fruits, tous vos gains à une banque qui le jour même où vous les dé­posez fasse faillite. C'est cela qui nous empêche de comprendre l'abaissement de Dieu. C'est que nous supportons à peine, nous qui sommes faibles, nous qui voulons nous remettre à quelqu'un de fort que Celui qui est fort soit plus faible que nous. Et c'est cela qui se passe avec Pierre. Pierre confesse la force et la puissance de Dieu : "Tu es le Christ, Tu es l'oint, Tu es le choisi de Dieu" et le Christ annonce après que ce Christ va mourir et souffrir et Pierre le corrige en disant mais non c'est contraire à ce que nous ve­nons de dire. Pierre emprunte le chemin de Satan et non pas celui de Dieu. Autrement dit, dans le rapport que nous avons avec Dieu, il nous faut toujours es­sayer de prendre acte qu'Il est quelqu'un d'autre. Qu'Il n'est pas quelqu'un du fruit de notre imagination ou de nos souhaits les plus intimes mais qu'Il est quelqu'un d'autre avec une volonté, une conscience qui toujours nous échapperons, qui toujours nous paraîtrons étran­ges, décalées. Que le sacrement de l'eucharistie, en ce jour, nous ouvre à cette altérité d'un Dieu qui boule­versera toujours nos plans mais qui parce qu'Il voit plus loin que nous, sait ce qui nous convient : sa pro­pre vie pour chacun de nous.

 

 

AMEN