DE L'ÉLOQUENCE DU SILENCE

Gn 19, 1-11 ; Mc 4, 26-34

(6 février 1996)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

S

aint Marc avait une caractéristique physiologi­que très étonnante et qui a été notée dès la première fois où l'on a présenté son évangile. Cette particularité mérite d'être relevée car elle aide à mieux comprendre qui était saint Marc. Elle a une valeur symbolique.

On lit dans un témoignage du second siècle ces quelques mots de présentation : "Voici les affir­mations de Marc surnommé l'homme aux doigts trop courts, car en contraste avec la prestance de sa sta­ture, c'était un bel homme, il avait les doigts trop courts. Il fut le traducteur de Pierre. Après le décès de Pierre lui-même, il mit par écrit cet évangile en Italie." Je trouve extrêmement plaisant que le premier homme à écrire l'évangile, apporter le témoignage de Jésus, Fils de Dieu, ait eu les doigts trop courts. S'il avait vécu aujourd'hui, il aurait été très gêné pour faire les grands écarts entre les touches de frappe et les touches de commande de son ordinateur.

Nous imaginons toujours les écrivains avec de longues mains fines, blanches et immaculées, im­propres aux travaux manuels. Mais les mains de Marc étaient petites et courtes. Cela avait frappé son entou­rage. Je me souviens d'ailleurs d'un petit détail frap­pant qui m'avait moi aussi marqué, car finalement ce sont toujours ces petits détails qui nous marquent. J'étais allé à un concert où j'avais eu la joie de saluer Yehudi Menuhin. Or, ce qui est extraordinaire lorsque vous serrez la main de Yehudi Menuhin, c'est que vous avez l'impression de serrer une toute petite main, une main aux doigts trop courts. On s'imagine que pour jouer des choses sublimes, un violoniste doit avoir des mains très longues afin de bien mesurer les écarts entre les notes. En réalité, Yehudi Menuhin avait des doigts trapus et très courts. La main de Marc était-elle aussi une main aux doigts tronqués. Et c'est cette main aux doigts trop courts qui nous a livré le premier et peut-être le plus précieux témoignage sur le Christ.

Cela est vraiment symbolique. Ce ne sont pas seulement les doigts, en effet, qui sont trop courts chez saint Marc, tout est trop court. L'évangile de Marc n'est pas terminé, il est lui aussi tronqué. Vous savez que la finale que nous venons de lire ici ne se trouve pas dans les manuscrits précédents. Il y a des manuscrits de Marc qui s'arrêtent au moment où les femmes, ayant rencontré le Christ et pleines de peur, ne disent rien à personne.

Dans l'évangile de Marc, il n'y a jamais de discours du Christ. Alors que saint Matthieu a des récits de miracles ou des récits de discours, Marc n'a pour discours que ceux qui sont le plus bref possible, telles les paraboles qui se déroulent sur trois ou quatre lignes. Par ailleurs, lorsque Marc donne un détail, il ne l'exploite pas. Là où saint Luc aurait tendance à faire des commentaires sur la Miséricorde, sur la dou­ceur du Christ ou sur ses souffrances, Marc se contente de rapporter brutalement la notation. Lors­qu'il parle de choses qui devaient être assez choquan­tes à l'époque, il les rappelle sans donner de com­mentaires, il dit par exemple que le Fils ne connaît pas l'heure de la venue de la fin du monde. Il le dit sans explication. Or cela devait être choquant pour la Communauté primitive pour laquelle saint Marc écrit (il rédige sans doute vers 64/65, c'est-à-dire dans la deuxième génération chrétienne).

Cette espèce de brutalité du récit, cet aspect tronqué de la parole ont une signification. Pour Marc, le but de l'évangile n'est pas d'expliquer. Marc, et cela semble paradoxal, est très méfiant vis-à-vis du pou­voir de la parole. Son évangile est sans doute le plus paradoxal, car alors que nous pensons que l'évangile est un discours, Marc pense lui que le discours doit avoir la part la plus courte, la plus tronquée. C'est pour cela que ses doigts sont tronqués, que son évan­gile est tronqué, que son discours est tronqué, que sa manière d'exposer est tronquée, tout est tronqué. Et c'est sa grâce.

C'est sa grâce parce que pour Marc, l'essentiel est de conduire à la relation personnelle et intime avec le Christ. C'est pourquoi chaque fois que, dans un récit de Marc, le Christ fait un miracle, il fait "comme saint Marc". Il coupe court. Le monsieur est guéri, il commence à exulter de joie, il danse et il chante. Et Jésus lui dit de se taire car Il ne veut pas qu'on en parle. Le Christ instaure une relation, Il commence quelque chose. L'homme est guéri et il exulte de joie, il est sauvé. Mais Jésus ne veut plus qu'on en parle. C'est l'évangile secret, c'est l'évangile taciturne, c'est l'évangile où le discours connaît ses propres limites, où la parole humaine sait qu'elle ne pourra pas dire le mystère.

Pour Marc, et c'est là qu'il se distingue de Jean et surtout de Luc, le sens de la parole évangéli­que, c'est de se garder sur la réserve. C'est de dire simplement une ou deux choses que je sais de Lui pour qu'ensuite ce soit lui-même qui se révèle. C'est la raison pour laquelle on a dit que l'évangile de Marc est l'évangile des épiphanies secrètes de Jésus. Quand Jésus se manifeste, deux ou trois mots de Marc situent la scène et le contexte, c'est tout. Débrouillez-vous avec cela !

Entrer dans l'intimité de Jésus par la brièveté de la parole, c'est le génie de saint Marc. Un évangile dans lequel la parole sait à tout moment se cacher, se restreindre, s'effacer. Elle joue le rôle de déclencheur et d'amorce qui amène au processus de la rencontre. "Bonjour. Ca va ? Oui, ça va." Et l'on a compris qu'on est en face de quelqu'un.

Cette sobriété, c'est le mystère de l'évangile de saint Marc. C'est aussi ce qui fait qu'il n'a jamais eu de succès. Jusqu'au dix-neuvième siècle, on n'a jamais voulu le commenter. Dans l'antiquité, on ado­rait faire des phrases. On n'a pourtant aucun grand commentaire de l'évangile de saint Marc. C'est seule­ment au dix-neuvième siècle qu'on a commencé à choisir de préférence le témoignage de Marc. On a commencé à flairer en cette sobriété-même, en cette brutalité de la parole, une sorte de veine d'authenticité du témoignage très intéressante pour l'histoire critique moderne. C'est pour cela qu'aujourd'hui encore, quand on étudie les synoptiques, le point de repère, c'est toujours saint Marc. Car saint Marc, au fond, est très moderne. Il se méfie des mots. Il ne les utilise que dans la mesure où ils nous amènent à rencontrer l'in­timité du Christ avant de nous laisser seuls dans la rencontre. Saint Marc a donc, à sa manière, réalisé cet idéal de l'évangéliste, de l'apôtre, de celui qui an­nonce. Ce n'est pas lui qui dit ou qui parle. Il rapporte, comme un trésor de pierres précieuses, quelques pa­roles, quelques témoignages, des paroles abruptes, des choses choquantes. Et il a cette espèce de confiance que dans la sobriété même du témoignage, dans la retenue des paroles, le Verbe de Dieu peut se révéler.

Vous voyez toute l'importance que cela peut avoir dans notre propre vie de chrétiens, dans notre propre vie spirituelle, dans notre propre vie de témoi­gnage de chrétien. Aujourd'hui Dieu sait que le pro­blème du témoignage chrétien a été noyé dans le dis­cours. Discours qui est un déloge d'explications, de rubriques, de préalables, de considérations pastorales qui font qu'avant de dire aux pauvres gens que le Christ est ressuscité, on est obligé de passer par vingt-cinq paragraphes de prolégomènes. C'est l'inverse chez saint Marc. Pour lui, ce sont la sobriété et la retenue de la parole de l'homme qui introduisent dans l'absolu, le silence et l'intimité de celui qui est la Pa­role en personne.

 

 

AMEN