LA VIGILANCE

Jg 9, 42-49 ; Mc 13, 33-37

(9 juin 1993)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

a vigilance est une attitude fondamentale de la vie du chrétien. Il est vrai que de ce point de vue-là le sens même de l'espérance comme l'attente imminente de la venue de Jésus a souvent un peu délaissé le cœur de nos communautés chrétiennes et que nous devrions ce sens des premières communautés qui percevaient comme à travers un voile l'immédiateté de la présence du Christ qui vient. D'ailleurs on ne disait pas "Il reviendra", mais on disait "le Seigneur vient". L'espérance est aussi une vertu du présent car c'est le sens de l'imminence permanente de la venue du Christ.

Mais cette attitude de vigilance a un motif. Et je ne sais pas si vous l'avez repéré dans ce petit texte. "Il en sera comme un homme parti en voyage. Il a quitté sa maison, donné pouvoir à ses serviteurs, à chacun sa tâche, et au portier il a recommandé de veiller. Vous donc, veillez !" Je trouve que c'est cela qui est intéressant.

La vigilance, la veille s'explique parce que quelque chose nous a été confié. Nous ne veillons pas simplement pour nous empêcher de dormir, mais nous veillons parce qu'un trésor, un dépôt nous a été confié. Et le sens même de la vigilance c'est de veiller, bien entendu, pour attendre le retour du Maître, mais c'est surtout de veiller sur le bien le dépôt que le Maître nous a confié. Autrement dit l'attitude de vigilance a deux objets. Premièrement l'attente du retour du Maître, cela nous y pensons tout le temps, et deuxièmement l'attente protectrice, pleine de délicatesse et d'attention, sur les biens que le Maître nous a confiés. Donc il y a ces deux choses à voir dans la vigilance.

C'est vrai que, pour nous, la vigilance c'est d'abord l'attente de la venue du Seigneur. Mais pourquoi sommes-nous vigilants ? C'est que, en même temps que le Maître de maison est parti, il nous a confié la gestion de la maison. Autrement dit, la vigilance concerne non seulement l'espérance mais la liberté. Elle concerne le fait que, dans le don, le service de nous-mêmes, nous gardions le trésor que Dieu nous a confié. Et donc, à ce moment-là, notre liberté consiste à servir ce que Dieu nous a donné. Notre liberté est au service de la grâce, est au service de la foi, est au service de l'amour et de la communion fraternelle. Et notre vie se passe à veiller là-dessus pour que l'amour ne s'éteigne pas, pour que la foi ne disparaisse pas du cœur, pour que la communauté chrétienne reste une communauté chrétienne, pour que le sens de l'annonce du Christ y soit toujours vivant, pour que tout ce qui constitue la ferveur de la prière soit toujours vraiment fervent.

La vigilance ressemble étonnamment à la manière dont une maîtresse de maison veille sur le foyer pour qu'il soit toujours le foyer c'est-à-dire qu'il soit toujours ce lieu dans lequel quiconque entre reçoit la grâce de faire partie de la famille. Et donc nous-mêmes, quand le Christ nous demande s'être vigilants, Il nous dit tout simplement. Le mystère du salut, le mystère d'amour que j'ai manifesté à ma création, je le confie à vous. Et nous sommes les veilleurs, nous sommes les portiers de ce monde qui attendent l'entrée du Maître mais qui auront comme responsabilité de lui remettre la création parce que c'est sa création dont nous avons été comme des intendants et des gérants. L'Église c'est cela. C'est le peuple des veilleurs, des vigilants qui regardent, qui veillent, qui prennent soin du mystère du monde créé pour que ce monde ne se dilapide pas, pour que ce monde n'oublie pas Dieu, pour que ce monde ne s'en aille pas à la dérive mais qu'au contraire il soit comme recueilli dans l'attente et l'espérance de la venue de Dieu.

Vous comprenez alors pourquoi les chrétiens voulaient que le Christ vienne si vite. C'est parce qu'ils étaient conscients de la lourdeur de la charge et qu'ils savaient très bien que, comme le dit saint Paul, ce trésor était "déposé dans des vases d'argile". Les chrétiens n'étaient pas capables de le gérer eux-mêmes et il fallait qu'ils soient sans cesse réconfortés par l'imminence de la venue de Dieu pour qu'ils gardent confiance et courage dans la mission si importante que Dieu leur avait confiée.

Voilà pourquoi nous sommes réunis dans cette eucharistie. Nous allons recevoir encore une fois le corps et le sang du Christ qui sont le don le plus précieux, le dépôt donné à notre communauté paroissiale. Il nous faut y veiller non pas pour l'enfermer en nous-mêmes, mais pour qu'il soit véritablement source de vie pour le monde et que, nourris et fortifiés par ce pain et ce vin, nous puissions préparer notre cœur pour qu'au jour où le Seigneur vient nous puissions l'entendre nous dire : "C'est bien, bon et fidèle serviteur, entre dans la joie de ton maître" parce que tu as bien veillé.

 

AMEN