QUI N'EST PAS CONTRE NOUS

Jg 5, 1-11 ; Mc 9, 38-50

(14 juin 1993)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

omme il arrive parfois dans l'évangile, cette page rassemble diverses paroles du Christ dont certaines s'appellent les unes les autres par une simple association verbale. C'est ainsi qu'une parole sur le feu en appelle une autre sur le sel. Je voudrais m'arrêter sur le tout début de ce passage. Jean a voulu empêcher quelqu'un d'expulser les dé­mons au nom de Jésus parce qu'il ne suivait pas Jésus, il ne faisait pas partie du groupe des disciples de Jé­sus. Et Jésus reproche à Jean de vouloir ainsi exclure ceux qui se réclament de son Nom sous prétexte qu'ils ne font pas partie de la petite communauté des disci­ples et Il affirme : "Celui qui n'est pas contre nous est pour nous !"

Je pense qu'il nous arrive souvent d'avoir un esprit de clocher et d'introduire dans notre conception de l'Église cet esprit de clocher c'est-à-dire de vouloir que les limites de ceux qui appartiennent au Christ soient bien visibles, précises : ceux qui vont à la messe, ceux qui font partie de la communauté chré­tienne, ceux qui visiblement adhérent à toutes les prescriptions, tous les commandements de la loi du Seigneur. Et les autres, pensons-nous, font partie des "ténèbres extérieures", ils ne sont pas au Christ puis­qu'ils ne viennent pas avec nous, puisqu'ils ne partici­pent pas à nos réunions, à nos exercices spirituels, à notre vie liturgique, à notre vie ecclésiale.

Il y a là une manière très humaine de conce­voir l'Église, une manière très humaine d'établir nous-mêmes les distinctions et les séparations. Nous avons besoin, cela se comprend et c'est légitime, nous avons besoin pour comprendre notre identité d'en voir exté­rieurement les signes. Pour exprimer notre adhésion au Christ, nous avons besoin de la vivre par un certain nombre d'actes, de gestes, par une certaine mise en commun, par l'appartenance à un groupe social. Cela fait partie de la nature humaine et c'est une réaction tout à fait compréhensible et légitimé.

Mais nous n'avons pas à transférer nos be­soins humains, nos manières humaines de sentir, même si elles sont légitimes, de les transférer dans la pensée et le cœur de Dieu. Déjà dans l'Ancien Testa­ment Dieu a dit : "Vos voies ne sont pas Mes voies, vos pensées ne sont pas Mes pensées. Aussi haut est le ciel au-dessus de la terre, aussi hautes sont Mes pen­sées au-dessus de vos pensées !" Non point que vos pensées soient nécessairement mauvaises, mais elles sont limitées, elles sont humaines, elles ont un carac­tère qui tient à leur enracinement terrestre, charnel, dans le concret de notre psychologie. "Dieu est plus grand que notre cœur !" nous dit saint Jean, "et si notre cœur nous condamne Dieu sait tout." Si notre cœur condamne les autres, à plus forte raison, Dieu est-il plus grand que notre cœur. Dieu sait tout, Il sait ce qu'il y a dans le secret des cœurs et Il connaît la pensée de nos frères qui, peut-être, ne nous appa­raissent pas au premier abord comme appartenant au Christ parce qu'ils ne sont pas participants des maniè­res visibles de l'Église. Pourtant peut-être que dans leur itinéraire qui nous échappe, dans leur vie spiri­tuelle que nous pouvons pas connaître, sont-ils beau­coup plus proches du Christ que nous ne l'imaginons, voire peut-être que nous ne le sommes nous-mêmes. Car si nous avons la chance de pouvoir affirmer visi­blement notre appartenance au Christ, si nous pou­vons en paroles, en actes, en démarches, montrer que nous sommes "du Christ", que nous croyons en Lui, et le danger c'est quelquefois que ces manifestations extérieures ne correspondent pas à une réalité inté­rieure aussi intense et aussi véritable, si nous avons la chance de pouvoir manifester notre appartenance au Christ, peut-être un nombre assez grand de nos frères n'a pas dans son histoire, dans sa culture, dans les événements de sa vie, dans la façon dont s'est organi­sée leur psychologie et leur manière d'être, n'a pas eu les moyens, n'a pas eu l'occasion, n'a pas eu les cir­constances voulues pour pouvoir passer par ce chemin normal qui est celui de l'appartenance visible à l'Église. Mais qui lit le secret des cœurs, Dieu qui "ne se fie pas aux apparences", comme Il le dit à Samuel au moment de l'onction de David, "mais qui regarde au fond du cœur", Dieu Lui sait plus que nous et Il juge en fonction de la réalité des actes. Si ces actes s'inspirent en profondeur de la présence du Christ, alors même s'ils ne sont pas codifiés, même s'ils ne sont pas enregistrés officiellement, ils sont conformes à la vie de Dieu et peuvent se réclamer de Dieu et conduire à Lui.

"Qui n'est pas contre nous est pour nous !" Ne pensons pas que ceux que Jésus défend sont ceux qui vont répétant le nom du Christ à tort et à travers, car là aussi il peut y avoir une hypocrisie à se servir du Nom de Jésus pour je ne sais quel syncrétisme plus ou moins douteux dans lequel on utilise un vocabu­laire en le détournant de son sens. Ce que Jésus dit quand Il parle de ceux qui expulsent les démons en son Nom, ce sont ceux qui, en profondeur, agissent en accord avec le Nom de Jésus et non en le répétant sur leurs lèvres et ne le prononçant de leur bouche, mais en conformant l'intérieur de leur cœur à ce que signi­fie ce Nom de Jésus Sauveur.

Alors apprenons à ne pas juger selon nos fai­bles lueurs humaines, à ne pas faire de notre esprit limité le critère de discernement des choses, encore moins des personnes. Remettons-nous à ce regard de Dieu qui va beaucoup plus loin que notre regard et heureusement pour nos frères, et heureusement pour nous-mêmes.

 

 

AMEN