SENS DE LA TRANSFIGURATION
Jg 4, 4-10 ; Mc 9, 1-13
(7 juin 1993)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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ous avons l'habitude d'entendre ce récit de la Transfiguration dans la version de saint Matthieu ou de saint Luc. Celle de saint Marc nous est moins familière et elle se différencie par peu de détails. Au lieu de nous dire que les vêtements de Jésus sont éblouissants comme la lumière ou fulgurants comme l'éclair, Marc prend une comparaison un peu maladroite en disant qu'aucun foulon sur la terre ne serait capable de blanchir de la sorte. Je voudrais m'arrêter sur le contexte de ce récit qui fait partie d'un ensemble qui commence par deux multiplications des pains qui ont été le moment où une rupture s'est établie entre Jésus et les foules. La grandeur même de ce miracle a conduit les foules à vouloir faire de Lui un messie politique capable de délivrer Israël de l'occupation romaine et de toutes les humiliations que le peuple avait subies. Jésus qui n'était en rien ce type de Messie mais un messie souffrant, un Messie humilié, un Messie rejeté, a pris sur Lui tout le péché des hommes pour les sauver non point par la force des armes mais par la puissance de son amour. Jésus est donc obligé de rompre avec cette foule, de s'éloigner d'elle, de se retirer. Et à partir de ce moment-là, Il va s'éloigner des grands centres de la Galilée pour se cantonner dans les régions frontalières de la Palestine, soit en Phénicie, soit au Liban. Et Il va consacrer davantage ses efforts à la formation des apôtres, à leur préparation à cet événement de la Pâque qui va entièrement bouleverser leur opinion sur Jésus, sur sa mission et sur sa messianité. Et à partir du chapitre huitième, saint Marc marque très bien cette évolution dans l'enseignement de Jésus. Ayant demandé à Pierre qui il était pour ses disciples, Pierre a confessé qu'Il était le Christ. Et aussitôt Jésus annonce une première, une deuxième puis une troisième fois sa Passion. "Le Fils de l'Homme va beaucoup souffrir, être rejeté. Il va être condamné par les Anciens, les grands-prêtres, toutes les autorités." Pierre réagira d'abord en disant : "A Dieu ne plaise !" et Jésus répondra : "Passe derrière Moi, ne me tente pas. Tu es pour Moi comme Satan. Tu ne comprends pas les pensées de Dieu !"
Et c'est dans ce contexte d'annonce de la Passion, dans ce contexte de plus en plus tragique où Jésus s'avance vers Jérusalem et manifeste de plus en plus à ses disciples quelle est sa mission, mission de souffrance, de passion et de mort et aussi de résurrection, c'est dans ce contexte que Jésus est transfiguré aux yeux des disciples. La transfiguration prend tout son sens non pas d'un miracle un peu exceptionnel et tout à fait étonnant, mais la raison d'être de la Transfiguration c'est de donner aux apôtres qui vont désormais vivre la souffrance, la passion, l'échec de Jésus, de leur donner la certitude, dans la foi, de sa résurrection à venir. Par avance Jésus montre aux disciples quelle sera sa résurrection c'est-à-dire sa gloire, c'est-à-dire l'éclat divin rayonnant sur son humanité. C'est cette humanité transfigurée qu'ils vont bientôt découvrir défigurée. Bientôt les disciples vont voir Jésus transformé en loque humaine sur la croix, Jésus flagellé, Jésus couronné d'épines, Jésus bafoué, Jésus méprisé, Jésus cloué, Jésus mort. C'est ce Jésus qu'ils vont contempler et le cœur va leur manquer. Ils vont être bouleversés par cet échec apparent de la mission de Celui en qui ils ont mis tout leur espoir. Et ce bouleversement, nous l'entendrons encore quand les disciples d'Emmaüs, retournant tristes et mornes dans leur village après la mort de Jésus, diront : "Nous avions cru qu'Il allait restaurer Israël, mais voilà deux jours que ces événements sont passés et rien n'est arrivé."
C'est devant ce scandale de la croix, c'est devant cette bouleversante méthode que Dieu prend pour sauver les hommes, non pas par sa puissance, non pas par sa force, non pas par sa gloire, mais par son humiliation, par sa souffrance et par sa mort, c'est devant ce scandale de la croix que Jésus veut donner à ses disciples une force intérieure, une certitude de foi. Il veut leur montrer que, même au moment où Il sera défiguré, il est le Christ transfiguré, Il est le Christ de la gloire et que, sa gloire et son humiliation ne font qu'un seul et même mystère, que la gloire est au cœur de l'humiliation et de la croix et que la gloire jaillit de l'humiliation et de la croix, car la gloire n'est pas une gloire humaine, n'est pas une gloire politique, n'est pas une gloire de puissance. C'est la gloire de son amour, de cet amour qui l'a conduit jusqu'à la croix, jusqu'à la mort, par amour pour nous. "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime !"
Tel est donc le sens de la Transfiguration. Et par la manière dont il amène cet événement saint Marc le manifeste et nous en donne ainsi toute la profondeur. Nous aussi, nous sommes parfois tentés de douter de la puissance de Dieu et de sa gloire. Il arrive que les événements de notre propre vie, comme la passion du Christ, nous font perdre cœur et nous bouleversent. Ne cessons jamais de garder les yeux fixés sur la gloire du Christ transfiguré car cette gloire est sa passion, et notre propre passion et nos propres souffrances ne font qu'un.
AMEN