PROPHÈTE MÉPRISÉ DANS SON PAYS
1 R 8, 27-32 ; Mc 6, 1-6
(9 février 1993)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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n prophète n'est méprisé que dans son pays, dans sa parenté et dans sa maison."
Nous aurions tort de penser que ce proverbe traditionnel que cite Jésus signifierait à peu près ce que nous disons par l'expression : "Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre." C'est une échappatoire. Le valet de chambre connaît les petits côtés et les petites manies, la manière de prendre le petit déjeuner ou d'autres choses encore au sujet de son maître et par conséquent il considère que son maître est un individu ordinaire, comme tout le monde et même plutôt insupportable car le valet est obligé de supporter toutes les contrariétés du maître. En réalité, ce serait faire peu d'honneur à Jésus que de penser que ses contemporains le voyaient par le petit bout de la lorgnette et que sous prétexte qu'ils connaissaient papa, maman et les cousins, cousines qui sont appelés frères et sœurs, ils pouvaient se permettre de dire : oui, on le connaît et finalement ce n'est pas un type aussi extraordinaire que cela. Précisément ce n'est pas cela que signifie ce passage car les gens voient les miracle que Jésus a faits, ils sont surpris par son enseignement, donc ils constatent bien que c'est un homme extraordinaire. Mais "un prophète n'est méprisé que dans son pays, sa parenté ou sa maison." Qu'est-ce que cela veut dire ?
Cela veut dire que ces hommes et ces femmes de Galilée n'ont pas vu ce qui se passait. Et c'est pour cela que ce proverbe est tout à fait dangereux pour nous aussi. Sous prétexte qu'ils le connaissaient, sous prétexte que Jésus leur était familier, ils ne voulaient voir de Jésus qu'une sorte de familiarité. Il était des leurs et cela expliquait tout. Il était des leurs et donc il leur fallait absolument le remettre dans le cadre habituel de la vie de Clochemerle en Galilée. Il fallait que Jésus se cantonne dans les soucis, les préoccupations, l'horizon de ses compatriotes. Et si à certains moments sa parole était extraordinaire, finalement cela n'avait pas trop d'importance et même cela n'avait pas d'intérêt.
C'est pour cela que Jésus est surpris de leur attitude car, pour Jésus, le fait de s'être rendu plus proche de ces gens-là que de chacun d'entre nous, puisqu'Il les avait connus, Il les avait aimés étant enfant, étant adolescent, étant jeune, puisqu'Il avait tissé des liens, Jésus dans son mystère aurait dû faire apparaître plus profondément et plus véritablement à leurs yeux, à la mesure même de l'affection humaine qu'ils avaient pour Lui, la spécificité de son mystère et de sa mission. En réalité, c'est des habitants de Nazareth qu'Il attendait la plus grande compréhension, l'éveil de la foi le plus profond, l'attitude la plus attentive au mystère de Dieu. Et ce sont précisément ceux-là qui ne s'en préoccupent pas, qui n'ont même pas besoin de s'appuyer sur d'éventuels défauts, qui d'ailleurs n'existent pas dans la personnalité de Jésus, pour dire immédiatement : Il fait partie de notre cadre de vie, donc nous avons fait le tour de la question.
Vous voyez à quel point cela nous concerne. Que de fois nous sommes exactement comme les compatriotes de Jésus. La religion, la vie baptismale, la pratique sacramentelle, c'est parfaitement connu, parfaitement maîtrisé. Tous les midis à saint Jean de Malte... Et donc il n'y a plus de problème, tout baigne, Jésus, mais c'est bien connu. Et vous connaissez la fameuse parabole :"Seigneur ! Seigneur !" -"En vérité, Je ne vous connais pas !" Pourquoi ? Parce qu'à travers une certaine manière de croire connaître, en réalité on n'avait même pas eu les yeux sur le mystère propre de ce qui nous était proposé. Une certaine familiarité peut être terrible. Il y a une familiarité de l'ennui, de l'usure des relations. Déjà entre humains nous les connaissons. On ne demande plus à son mari de prendre les patins parce que "on le connaît". Ce n'est plus possible, il ne le fera jamais et donc on recirera tous les matins le parquet si tant est qu'on cire encore les parquets. Donc c'est l'usure. Il n'y a plus rien dans la relation. L'autre est parfaitement intégré "au cadre de vie" c'est-à-dire qu'il est devenu plat comme un portrait de famille. C'est ce qui est arrivé à Jésus. C'est cette réduction au portrait de famille que Jésus a subie de la part de ses compatriotes. Ils considéraient qu'Il faisait partie du paysage du village et que donc Il ne devait transcender en rien les préoccupations des citoyens de Nazareth.
Pour nous aussi c'est le péché le plus profond de notre vie vis-à-vis du Christ. C'est de le mettre exactement dans les cadres que nous lui avons fixés d'avance. C'est d'en faire une sorte de petit portrait que l'on suspend avec beaucoup de vénération ou de respect, mais finalement il faut que cela ne nous dérange pas trop et surtout que cela ne sorte pas du cadre de nos habitudes. Et pourtant ! Pourtant c'est tout autre chose. Il est prophète, c'est-à-dire qu'Il dit sur le monde, sur notre vie, sur les moindres de nos actes, Il dit quelque chose que nous ne soupçonnions pas, Il nous arrache même à la familiarité que nous avons avec nous-même. C'est pour cela d'ailleurs que, généralement, on préfère L'éliminer car non seulement Il nous fait vivre dans un monde qui n'est pas familier, mais Il brouille l'apparente familiarité que nous avions avec nous-même. Et les questions qu'Il pose, et la parole prophétique qu'Il pose sur chacun d'entre nous brouille complètement le jeu et les cartes.
Tout à l'heure, nous allons encore, à travers le mystère du corps et du sang du Christ, recevoir ce regard prophétique de Jésus sur chacun d'entre nous. Il vient dans "sa maison", dans sa patrie, dans son Église. Qu'Il n'y soit pas accueilli comme par ses compatriotes de Galilée.
AMEN