LA VIE

1 R 8, 14-21 ; Mc 5, 1-20

(6 février 1993)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

P

our entrer dans l'intelligence de ce texte un peu mystérieux et étonnant concernant les porcs, il ne faut pas en rester à une lecture superficielle. Pour essayer d'entrer dans une intelligence un peu plus profonde de ce passage je vous propose la réflexion suivante.

Sous le mot vie, nous mettons plusieurs cho­ses. Quand nous disons que le Christ est la vie, nous voulons dire la forme achevée, la forme plénière de la vie en tant qu'elle est communion entre Dieu et l'homme ou à l'intérieur même de Dieu. "En Lui était la vie !" A ce moment-là, la vie a cette espèce de plé­nitude, de rigueur, de beauté, d'harmonie qui fait que la rencontre de deux vivants est une source réelle de communion. Mais si nous y regardons de très près, ce n'est pas toujours comme cela, la vie. Il y a plusieurs formes de vie, un peu comme saint Paul, quand il explique la résurrection aux Corinthiens leur dit : "Autre est la chair des poissons, autre est la chair des oiseaux, autre est la chair des hommes." Chair veut dire vie Mais quelle vie ? A certains moments, cette vie peut être cette espèce de foisonnement, j'allais dire à la limite de violence. Il y a dans la vie quelque chose de violent. Nous le ressentons nous-même à notre propre niveau, pourtant nous sommes des êtres spirituels doués d'une âme dite raisonnable, mais par­fois redoutablement irraisonnable, mais cela est un autre problème. Mais, à certains moments, cette vie peut prendre des formes totalement aberrantes : les passions, la violence, une sorte de désir in­contrôlé, d'excitation du cœur qui fait que toutes les pulsions les plus radicales et les plus profondes de notre être, tout d'un coup, sont mises à feu et à sang. La vie telle qu'on la voit se manifester dans le règne animal qui, dans 90% des cas, se résume au fait de manger l'autre pour pouvoir survivre.

Quelle était précisément la vie de ce démoniaque ? C'était justement cette vie dans ce qu'elle a de plus terrible, dans ce qu'elle peut avoir de plus redoutable, de plus déchaîné, de plus incontrôla­ble. Il était là bien vivant et en même temps, il vivait dans les tombeaux. C'était une sorte de mort-vivant. Il était complètement lié à cet ordre de la vie, c'est ce que signifie le démon qui le tient, une sorte de vie qui était purement une sorte de déchaînement tous azi­muts et qui aboutit à une contradiction insoluble. C'est cela le démoniaque. C'est celui qui est bien vivant, il n'est pas mort, il n'est pas encore dans ce moment de la mort. Mais en même temps cette vie est si forte qu'on ne peut jamais l'enchaîner, donc c'est une vio­lence à l'état pur. Il casse toutes les chaînes par les­quelles il est attaché et en même temps il se taillade. C'est une vie qui commence à se manifester par de l'automutilation. Et c'est une vie qui vit dans les tom­beaux c'est-à-dire dont la logique même est de conduire à la mort.

Et lorsque ce type de vie complètement anar­chique rencontre La vie, elle sent bien qu'elle ne fait pas le poids. Et même si le démon est Légion, ce qui évoque la multiplicité et la force, en réalité il n'a plus d'autre issue que de s'en aller et il demande au Christ "une capitulation honorable ". "Au fond, c'est vrai, mon empire sur cet homme était injuste, car il n'est pas fait pour vivre ainsi, mais peut-être que finale­ment les cochons seront une résidence à peu prés acceptable vu ce que je suis, le démon." Et c'est préci­sément cela la négociation de ce miracle. Que cet homme passe d'un mode de vie, complètement voué à la perdition, à l'autodestruction, à un autre mode de vie où il sera assis "dans son bon sens" aux côtés du Christ. Et quand il sera guéri, le Christ l'enverra an­noncer à ses frères païens les merveilles qu'Il a fait pour lui.

Et pendant ce temps-là les démons s'en vont dans les porcs ce qui signifie que cette vie complète­ment désordonnée, complètement anarchique n'arrive même plus à tenir dans l'ordre de la création, dans l'ordre qui pourtant est le plus bas si l'on considère l'échelle des valeurs des juifs à ce moment-là c'est-à-dire les animaux impurs, les cochons. Et alors se dé­ploie la logique de mort de cette vie complètement folle et complètement affolée et les porcs eux-mêmes ne tiennent pas le choc et ils se précipitent dans la mer qui symbolise l'abîme, la noyade, l'eau qui tue, l'eau de la perdition.

A travers cet épisode de l'évangile ce n'est pas simplement le côté anecdotique du miracle qui est offert à notre méditation. C'est une véritable compré­hension de ce que nous entendons par le mot "vie". De deux choses l'une. Ou bien, en nous, la vie est cette espèce de déploiement anarchique. Et si l'on y regarde d'assez près, il faut bien reconnaître que le monde actuel, à certains moments, est un peu ce mort vivant dans les tombeaux, se tailladant, se mutilant et en même temps rompant tous les liens, cassant toutes les chaînes. Cette espèce de déchaînement effréné de vouloir vivre tous azimuts, n'importe comment, fût-ce au prix du danger et au risque de mort en est bien un signe. Et d'une manière ou d'une autre, nous sommes tous liés à cela. Il y a en nous tous ce qu'un romancier a appelé "la fureur de vivre", vivre furieusement, plus encore que dangereusement. C'est-à-dire dans cette espèce de manière de se laisser happer complètement par la vie, de la vivre en "brûlant la chandelle par les deux bouts", mais n'importe comment, uniquement livrés à la pulsion de la dernière suggestion, de la dernière idée qui nous vient en tête ou du dernier désir qui se lève dans notre cœur.

Et il y a l'autre manière de vivre qui est de rencontrer le Christ, qui est de réorienter, de ressaisir tout ce désir de vivre, mais au lieu de le laisser aller à son déchaînement, au contraire de s'en remettre à la puissance de Celui qui est mort et ressuscité pour nous. Ceci est une décision que nous avons à prendre tous les jours. Ceci est le cœur même de ce qu'on a appelé "le combat spirituel". C'est de savoir pourquoi ou plus exactement pour qui nous vivons.

 

 

AMEN