L'ENFANT
2 S 24, 10-17 ; Mc 9, 30-37
(3 mars 1992)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
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ous sommes dans le cadre d'un enseignement domestique, c'est-à-dire dans une maison avec le Christ. Jésus aime bien prendre à part ses disciples, c'est pour cette raison qu'Il ne veut pas qu'on sache qu'ils traversent la Galilée, pour leur donner un enseignement plus précis.
Aujourd'hui c'est l'image de l'enfant qui cristallise cet enseignement du Christ pour montrer qu'en étant au service du plus petit, nous sommes au service du Seigneur. Bien souvent, à l'heure actuelle, nous parlons des enfants avec attendrissement. Mais peut-être nous faut-il corriger une image dans l'exemple que nous donne le Christ dans cette péricope. A l'époque de Jésus, l'enfant n'est pas reconnu, il n'est pas "le roi", il n'est pas véritablement le centre des préoccupations de la société en Israël. C'est pourquoi prendre un enfant est, pour Jésus, un geste tout à fait particulier et qui a beaucoup de résonances quand Il le fait devant ses disciples. L'évangéliste se plaît à souligner que "Jésus embrasse cet enfant." On nous décrit rarement les gestes du Seigneur quand il s'agit de montrer de la tendresse ou de l'affection. On ne peut rien dire de plus fort que le fait qu'Il embrasse un enfant. Il y a donc là, pour nous, un enseignement important.
Mais il ne faut pas pour cela avoir une attitude "un peu niaise". Se tourner vers l'enfant, se considérer à l'image du Christ comme un enfant ne doit pas être une bêtification de ce que nous sommes, ni intellectuelle, ni à plus forte raison morale c'est-à-dire dans notre comportement. Aujourd'hui nous plaçons souvent l'enfant au centre de nos préoccupations semble-t-il. Mais je crois que nous le plaçons très mal et que ce ne sont pas tant les enfants que nous plaçons au centre de nos préoccupations que nous-mêmes. D'abord il y a le fait qu'à travers nos enfants, nous nous recherchons nous-mêmes, nous essayons de leur faire être ou avoir ce que nous-mêmes n'avons pu être ou avoir. Il est même des familles où l'enfant est soi-disant "le roi" et où, quand il s'agit de divorcer on ne tient plus cas de l'enfant. L'enfant est-il vraiment le roi dans notre société quand on méprise jusqu'au plus petit ? Quand on banalise l'avortement, peut-on considérer que nous avons fait vraiment de l'enfant le centre de notre société ? Il est pourtant le signe de notre faiblesse, de notre petitesse et de notre grandeur et il peut nous dire la parole du Seigneur. Quand une société, sous prétexte de donner à tous un enseignement valable, ridiculise l'éducation, quand nous sommes devenus incapables de transmettre des valeurs réelles fondées sur l'évangile et une culture qui se tienne, peut-on considérer que nous prenons conscience de sacrifier des générations entières d'enfants futurs adultes ?
Tout cela doit nous permettre un regard un peu neuf lorsque le Christ amène un enfant et l'embrasse. S'Il le met au cœur et au centre des disciples, Il met au centre même de notre vie, notre petitesse, notre servitude. Nous sommes comme un enfant c'est-à-dire que nous avons besoin des autres. Nous ne sommes pas un monde à nous-même et nous ne pouvons pas nous passer les uns des autres. Un enfant a besoin de ses parents, il sait réclamer, c'est surtout ce qu'il sait faire, avant peut-être de marquer beaucoup de tendresse. Et cela nous rappelle que nous-mêmes nous avons à réclamer au Seigneur ce que nous voulons de Lui. Ainsi Il nous appelle au service par l'image de l'enfant. C'est ce que dans l'Église nous appelons d'un mot savant qui revient souvent, l'option préférentielle pour les pauvres. L'enfant est l'image du plus petit, du plus démuni. Cela signifie que le Christ fait attention à celui qui n'a pas les regards portés sur lui. Cette option préférentielle pour les pauvres doit déjà habiter notre cœur et le rendre attentif au plus petit. Alors nous pouvons être sûrs que le Seigneur saura être attentif à nous-mêmes.
Dans cette ligne, je vous lis un passage de la lettre du Pape Jean-Paul II pour l'ouverture de ce carême que nous commencerons ce soir par les Vigiles.
"C'est en faveur des personnes, en faveur de tous ceux qui sont dépossédés de par le monde, car nous sommes fils de Dieu, frères les uns des autres, et tous nous sommes dépositaires des biens de la Création, c'est en faveur des plus pauvres que nous devons déployer sans retard toutes nos énergies, afin qu'ils occupent la place qui leur revient à la table de la Création. Dans un esprit de prière et dans une attitude responsable, nous devons écouter attentivement ces paroles : "Voici, Je me tiens à la porte et Je frappe !" Oui c'est le Seigneur Lui-même qui frappe avec douceur au cœur de chacun de nous, sans nous forcer, mais en attendant patiemment que nous lui ouvrirons la porte pour qu'Il puisse entrer et s'asseoir à table avec nous. De plus nous ne devons jamais oublier que, selon le message central de l'évangile, Jésus nous adresse son appel par chacun de nos frères. Et c'est en fonction de notre réponse personnelle que nous serons placés à sa droite avec les bienheureux. En demandant avec instance au Seigneur d'éclairer les efforts de tous en faveur des plus pauvres et des plus nécessiteux, je vous bénis de tout cœur."
Que pour nous le plus pauvre, le plus petit, l'enfant soit vraiment l'occasion de lire le cœur de Dieu, d'y lire son amour et sa tendresse pour chacun d'entre nous. Et Lui qui saura aussi s'abaisser jusqu'à l'humiliation de la croix, nous révèle déjà la gloire qu'il y a à être servi à sa table, car lorsque nous aurons servi le plus pauvre, c'est le Seigneur Lui-même qui viendra nous servir.
AMEN