NOUS NE GOÛTERONS PAS LA MORT
2 S 1, 1-12 ; Mc 8, 27- Mc 9,1
(26 février 1990)
Homélie du Frère Michel MORIN
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I |
l y en a ici présents qui ne goûteront pas à la mort avant d'avoir vu le Royaume de Dieu !" Je crois qu'il est inutile de chercher de qui il s'agit autant pour les disciples d'hier que pour les disciples d'aujourd'hui que nous sommes, puisque cette Parole s'adresse à chacun d'entre nous, à chaque membre de l'Église, à la communauté des disciples et des amis du Christ. C'est vrai, nous devons l'affirmer dans la foi c'est-à-dire dans la vérité historique de la Parole et de la vie du Christ : Nous ne goûterons pas à la mort avant d'avoir vu le Royaume de Dieu.
Goûter à la mort, voir le Royaume. Le plus important, bien sûr, c'est cette expression "voir le Royaume de Dieu" et nous tous, nous l'avons vu, nous en sommes témoins, nous en sommes vivants. Pourquoi ? Parce que le Royaume de Dieu, par la grâce du Christ, nous a été manifesté. Il nous a été montré. Dieu en a fait pour nous la démonstration. Dieu en fait, chaque jour, pour chacun d'entre nous et pour l'Église, l'exposition, la manifestation, la "monstration". Ceci a commencé par notre baptême et ceci se montre et se démontre chaque jour, lorsque nous sommes simplement disposés à nous laisser laver les yeux, le regard et les mains de la grâce baptismale. Voir le Royaume de Dieu, c'est le pain quotidien du chrétien. "Il se lève avant l'aurore", comme dit le psaume, pour chanter la Parole de Dieu car jusque dans son sommeil le plus profond, qui est peut-être celui de la mort, cette lumière resplendit. Car il sait qu'en définitive, quel que soit le rythme des jours et des nuits, des morts et des vies, pour Dieu, il n'y a ni mort ni nuit. Et donc, pour celui "qui est de Dieu", il n'y a ni mort ni nuit, donc, nous ne goûterons pas la mort.
Nous ne goûterons pas la mort, cela ne veut pas dire que nous ne mourrons pas. Mais cela veut dire que dans notre bouche, il ne restera pas l'amertume, le goût de cadavre, de désespérance, de désespoir de la mort. Nous ne la goûterons pas comme un événement définitivement mortel et destructeur, nous la goûterons avec une amertume, certes, mais en sachant que cette amertume et cet événement n'est que provisoire, passager, circonstanciel et donc n'atteint pas le plus profond et le meilleur de notre être qui "voit le Royaume de Dieu" parce que-nous sommes continuellement illuminés et nourris par la grâce baptismale et eucharistique c'est-à-dire par la grâce ecclésiale que le Christ nous fait en tant que membres de son corps.
Quand Jésus dit : "Prenez votre croix !" Prenez votre part de souffrance, prenez votre part de mort, Il ne nous le dit pas pour que nous sous soumettions, comme par une sorte d'obéissance aveugle aux événements malheureux et tristes qui nous arrivent et nous affligent. Il nous le dit pour que nous puissions les vivre comme Lui les a vécus, c'est-à-dire dans la nuit, oui, dans la mort corporelle, oui, mais dans la réalité du Royaume de Dieu qu'Il est Lui-même. II est le Royaume de Dieu même dans la mort.
Nous allons bientôt entrer dans cette démarche où il nous faut, à travers et par les événements de notre vie, apprendre à goûter autre chose que la matière même de cet événement, mais à goûter, à l'intérieur de ces événements un suc, une substance qui est la présence transfigurante et nourrissante du Royaume de Dieu. Ceci est notre conviction tant et si bien qu'il ne faut pas avoir peur de dire que nous sommes faits non par pour la mort mais pour ce passage à travers la mort, pour que ce que nous pressentons et voyons dans la foi de la réalité du Royaume de Dieu soit totalement et définitivement notre lumière et notre vie véritable. Et celle-ci ne pourra le devenir uniquement si toute notre vie se passe justement dans cette résurrection permanente que le Christ nous fait vivre à chaque fois que, d'une manière ou d'une autre, nous goûtons la mort, mort du péché, mort à nous-même, mort dans notre propre mort corporelle.
Que cette eucharistie de résurrection consolide, renforce, non seulement notre conviction mais aussi façonne le visage de notre cœur intérieur, le visage interne de notre vie, à la ressemblance de ce Christ qui continue d'accomplir, à travers chacune de nos morts, le mystère de la sienne, c'est-à-dire la manifestation, la théophanie de sa propre résurrection.
AMEN