SIGNE ET LEVAIN

1 S 24, 1-12+17-23 ; Mc 8, 11-21

(21 février 1990)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

L

e texte de ce jour se situé entre la guérison du sourd-muet et celle de l'aveugle. Après les oreilles et la langue demain ce sont les yeux et entre temps nous avons eu droit à une exhortation assez violente de la part du Christ. "Qu'a cette géné­ration à demander un signe ? Il n'y aura pas de signe pour cette génération." Et il met en relation ce mot signe avec le mot levain qui signifie la même chose.

Le levain c'est ce qui permet à la pâte, à notre humanité de prendre une consistance, de cuire sous le feu de Dieu. Le signe qui balise le chemin est une lumière qui permet d'avancer est à l'image du levain qui nous met en marche, qui nous désigne le but. Et c'est en cela que le Christ nous avertit de nous méfier du mauvais levain d'Hérode ou des pharisiens qui nous pousserait à attendre des signes un peu extraor­dinaires qui, d'étape en étape, jalonneraient notre vie.

Si le Christ parle de signe et de levain après la multiplication des pains c'est pour nous dire que la profusion qui sera donnée est réellement donnée en esprit et c'est l'expérience de la rencontre du Christ. Il n'y a pas d'autre signe. Nous n'avons pas d'autres ar­guments en tant que chrétiens que de savoir que nous avons rencontré le Christ et que nous intensifions cette rencontre dans l'Église. Tout converti a connu un moment dans sa vie où Il rencontre le Christ. De même celui qui a reçu par tradition la foi chrétienne doit rencontrer personnellement le Christ. Cela se fait parfois de façon très ponctuelle, parfois violente, ou au contraire de façon plus diluée, mais il y a toujours à la base une rencontre du Christ. Cette rencontre nous amène à nous rassembler avec d'autres qui ont aussi vécu cette rencontre, comme Paul qui après avoir été renversé sur le chemin de Damas va voir un certain Ananie afin de recevoir de ses mains le bap­tême. Et c'est à ce moment-là que les écailles de ses yeux vont tomber. Une fois la conversion, cette ren­contre première, vient ensuite le déploiement de cette rencontre dans une église, dans un rassemblement de frères et sœurs.

C'est ainsi que le seul signe donné c'est la couleur, la grâce, j'allais dire la saveur de cette ren­contre que nous vivons, que nous avons vécu et que nous vivons chacun. Et c'est là l'intensité du signe. Encore faut-il que nos oreilles, nos yeux, tous nos sens s'accordent à cette rencontre, comme on accorde un piano afin que les harmonies soient belles. Il nous faut accorder notre propre vie et nos sens à cette ren­contre du Christ. Et lorsque notre prière est cahotante, bancale, nous nous rendons compte que nous ne trou­vons pas le ton juste, que nous ne savons pas très bien ni quoi lui dire ni comment le lui dire, comment lui parler. C'est que nous ne sommes pas en accord inté­rieur avec cette rencontre du Christ. Il nous faut re­trouver patiemment le chemin pour re-goûter cette saveur de Dieu et alors, dans les prémices de cette nouvelle rencontre, nous pourrons de nouveau retrou­ver le ton juste. Il y a là une musique à accorder entre notre propre cœur et celui de Dieu. C'est là le signe et alors à notre tour nous devenons signe pour l'Église, pour les autres en dehors de l'Église, signe qu'une rencontre est possible entre Dieu et l'homme et qu'elle s'est, faite en nous. Nous sommes la réalité de cette rencontre. Nous n'y sommes pour rien, mais l'huma­nité est faite pour être ensemencée comme la pâte par le levain, par cette rencontre, pour être levée à son tour. L'humanité n'est pas faite pour rester à son ni­veau comme rampante mais pour être mûrie par la rencontre de Dieu. Voila de quoi nous sommes signe.

Le psaume 118 est un immense chant à la rencontre de Dieu et nous met toujours sur cette voie de l'attente, comme s'il fallait creuser incessamment en nous l'attente et le désir du Seigneur.

"Que les impies de la terre soient déchus à tes yeux". L'impie est celui que nous sommes peut-être d'ailleurs, celui qui ne croit pas à la possibilité d'une rencontre. Et il y a en lui comme une résignation triste. Je suis chrétien, croyant mais Dieu n'intervient pas vraiment dans ma vie. Cette résignation tue l'amour, tue la rencontre amoureuse avec le Seigneur. C'est cela l'impiété désignée par la Bible. L'impie c'est l'homme honnête, croyant, qui s'est fait et qui se fait bien au silence de Dieu. Par contre l'homme qui cher­che, l'homme assoiffé qui cherche la rencontre ne peut pas se satisfaire de ce silence de Dieu et ne s'y fait pas. Il n'a de cesse que de réveiller en lui l'ardeur, d'entendre, de goûter et de proclamer à son tour cette Parole qui n'est pas silencieuse ni lointaine mais qui est tout près de son cœur.

 

 

AMEN