LA GRATUITÉ
Jb 2, 1-6 ; Mc 14, 3-11
(6 juillet 1989)
Homélie du Frère Michel MORIN
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propos de l'évangile du scribe qui demande à Jésus : "Quel est le plus grand commandement ?" je vous avais signifié qu'une de nos difficultés dans la vie chrétienne, dans la vie spirituelle, était cette façon permanente que nous avions de discuter avec Dieu, ce qui à la réflexion est beaucoup plus un monologue qu'un dialogue, car nous cherchons davantage à lui faire dire ce que nous voulons entendre beaucoup plus que ce que Lui-même veut nous dire. Et un des aspects de cette manie de discuter avec Dieu ou au sujet de Dieu nous est proposé par l'évangile d'aujourd'hui. C'est le manque total de gratuité dans notre relation avec Dieu.
De même que nous sommes des être qui aiment discuter, argumenter, analyser, nous sommes aussi des êtres qui souvent ne parlons, ne pensons, n'agissons qu'en fonction de notre intérêt propre. Même si nous sommes mauvais mathématiciens, nous calculons beaucoup. Regardez bien dans votre vie, nous calculons tout. Le temps avec nos agendas et nos calendriers. Notre argent en fonction de nos dépenses. Nos vacances, nos occupations, nos relations, nos rencontres, tout. Ceci n'est pas forcément, en soi, un mal. Mais cela peut nous apporter une sorte de rapetissement, de rétrécissement de notre propre vie inter-relationnelle et spécialement de notre vie avec Dieu.
Avec Dieu, nous ne sommes pas des êtres gratuits. Déjà Blaise Pascal parlait de ce "moi haïssable", cette espèce d'égocentrisme permanent qui, non seulement vient enténébrer notre vie humaine, mais aussi cet aspect du meilleur de nous-mêmes, de notre vie spirituelle avec Dieu. Nous sommes marqués par cette espèce d'avarice existentielle qui fait que nous voulons toujours ramener les choses et Dieu à notre façon de voir et de gérer notre vie.
Dans l'évangile d'aujourd'hui, il y a cette femme qui n'a aucun sens de l'argent probablement puisqu'elle se met à verser sur la tête de Jésus "un parfum d'un très grand prix"." Probablement que nous aussi nous en aurions été choqués et que beaucoup d'entre nous, et moi le premier, nous aurions aimé dire : "Pourquoi ne pas donner ça au tiers-monde ?" Et c'est là que cette réflexion est perverse. C'est là que, dans cette réaction, de la part même du Christ, il y a la dénonciation de quelque chose de faux, c'est-à-dire d'un manque total de gratuité, de sens du gratuit.
La gratuité va plus loin que la justice. La justice c'est : chacun doit avoir ce à quoi il a droit. Lui donner moins, c'est injuste, lui donner plus, c'est aussi injuste, en rigueur de termes. Mais justement, ce qui est le plus, c'est ce qui fait partie de la gratuité, c'est-à-dire c'est ce qui n'est pas calculé en fonction des besoins de l'autre ou de mes possibilités vis-à-vis de lui. C'est pour cela qu'il était juste, en rigueur de termes, de donner l'argent du parfum aux plus pauvres. Mais Jésus dit : Il y a une qualité, il y a une disposition, il y a une disponibilité de vous qui est plus importante que la simple justice, c'est la gratuité. On ne calcule plus, on donne, au-delà même de la mesure qui est rationnelle et normale de ce qui est acceptable, de ce qui est moralement admis. C'est cela la gratuité.
Or saint Paul nous dit : "Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement !" Cela est vrai des dons de Dieu, cela est vrai de nos qualités spirituelles, cela est vrai de la grâce de Dieu, cela est vrai de tout bien matériel et humain. Dans la foi chrétienne, nous ne pouvons pas dire que nous avons "mérité" totalement et absolument ce que nous avons. Car en cela nous reconnaissons toujours un don de la gratuité de Dieu. Et c'est vrai que, souvent, nous sommes beaucoup plus "pourvus" par Dieu que nous ne le méritons.
A travers le geste excessif mais si beau (et normal dans la vie chrétienne) de cette femme, Jésus nous fait comprendre que la gratuité doit être le centre même de notre disponibilité vis-à-vis de Lui et vis-à-vis des autres, parce que Lui-même, en tant que Fils de Dieu, nous a donné gratuitement, sans rien nous demander en retour, sa vie, son salut et sa grâce. Il y a donc une racine théologique au don que nous devons faire aux autres, lorsque ce don va au-delà de la simple justice.
Et ce don, le Christ l'applique d'abord à Lui. "Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous." Cela veut dire : mes petits amis, la justice, vous pouvez, à chaque instant de votre vie, l'accomplir. Il suffit de regarder autour de vous ceux qui ont besoin et ce que vous avez. Et cela nous devons le faire de quelque ordre que soit ce geste de justice. Que ce soit dans l'ordre matériel, dans l'ordre affectif, dans l'ordre moral, dans l'ordre spirituel, les uns vis-à-vis des autres. Mais tout ceci que nous devons faire ne doit jamais nous faire oublier que le premier devoir de la gratuité doit être accompli pour la personne du Christ. "Les pauvres, vous les aurez toujours, Moi, vous ne m'aurez pas toujours".
"Les pauvres, vous les aurez toujours, Moi vous ne m'aurez pas toujours !" cela veut dire, en définitive : Autour de vous, le visible sera toujours assez convaincant et assez présent pour lui faire rendre justice gratuitement. Mais Moi je ne suis pas visible. Moi je suis dans cette gratuité qui ne voit pas, qui ne se voit pas. C'est pour cela que vous me devrez un devoir de gratuité beaucoup plus difficile parce que vous n'en aurez, visiblement, aucun retour.
Nous le savons bien. Nous aimons donner aux autres, c'est normal, mais nous aimons parfois encore plus, recevoir à notre tour. Nous aimons les récompenses, nous aimons pouvoir mesurer le résultat de ce que nous avons donné. Ce n'est pas forcément pervers, on aime bien cultiver cela, ça nous fait plaisir, c'est gratifiant, c'est humain, trop humain. Avec Dieu, on ne peut jamais calculer cela. On ne peut jamais mesurer le résultat de ce qu'on lui donne. C'est pourquoi la gratuité envers Dieu est beaucoup plus difficile que la gratuité envers les hommes parce qu'elle est humainement beaucoup moins gratifiante. Et pourtant n'est-ce pas dans cette gratuité, au-delà de toute justice, au-delà de ce que l'on doit à Dieu, n'est-ce pas là cette attitude fondamentale que le Christ veut inaugurer en nous ? "Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement" aux autres, mais aussi à Moi, en sachant que, jamais sur cette terre, vous n'aurez la mesure des conséquences du don que vous me faites. Or, dans la vie spirituelle, combien de fois nous disons : "J'ai donné à Dieu et je n'ai rien reçu". Mais enfin, Dieu n'est pas un commerçant. Nous sommes les marchands du Temple, à ce moment-là. Combien de fois nous disons : "J'ai fait tout cela, pourquoi Dieu n'a-t-Il pas fait ce que j'ai demandé ?" Qu'est-ce que ce calcul, cette mathématique ? Comment voulez-vous rencontrer le Dieu vivant dans cette espèce de logique de mort, d'intérêt personnel limité, égoïste ? Cela est aussi une façon de traiter avec Dieu tout à fait païenne. Car dans les cultes païens, si on s'adresse à Dieu, c'est toujours pour en avoir un bénéfice. Le premier c'est d'abord qu'Il nous laisse tranquilles. C'est peut-être parfois notre propre disposition intérieure. "J'ai donné cela à Dieu, maintenant qu'Il me laisse tranquille !" C'est ce qu'exprimait déjà le psalmiste dans le dernier verset du psaume 39 : "Détourne ton regard de moi, que je respire ! " Laisse-moi vivre tranquille car je t'ai donné ce que je te devais. Alors là, nous sommes dans la stricte justice mais non dans la gratuité de la foi.
Que cet évangile nous rappelle cette disposition, cette disponibilité car notre relation avec Dieu ne doit être limitée pas aucun calcul, tant de choses humaines, tant de bénéfices, de récompenses ou de gratifications spirituelles. Non, Dieu ne distribue pas de récompenses spirituelles. Alors il ne faut pas en attendre car ce ne serait pas prendre Dieu pour ce qu'Il est ni nous pour ce que nous sommes. Nous ne sommes pas des serviteurs qui attendent la récompense de leurs services, nous sommes amis, et la définition même du don de l'amitié, de l'amour c'est justement la gratuité d'aimer sans mesure.
AMEN