SERVITEUR ET PETIT ENFANT

Jos 7, 2-9 ; Mc 9, 30-37

(12 juin 1989)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

D

ans ce bref passage de l'évangile sont ras­semblés plusieurs thèmes dont certains sont chers à saint Marc. Il y a d'abord le thème du "secret". Jésus ne veut pas qu'on sache qu'Il est là parce qu'Il veut réserver son enseignement à ses dis­ciples. Il a des choses profondes et graves à leur dire et Il ne peut pas, comme à l'ordinaire, se laisser enva­hir par la foule qui veut le suivre de toute part pour voir ses miracles. Et puis il y a le contenu même de cet enseignement dont trois éléments nous sont don­nés.

Tout d'abord l'annonce de la Passion. "Le Fils de l'Homme est livré aux mains des hommes." Puis la discussion sur "Qui est le plus grand ?", dis­cussion des disciples encore tout attachés aux gran­deurs humaines qui veulent tenir une place auprès de Jésus. A un autre moment deux d'entre eux demande­ront d'être "assis à sa droite et à sa gauche." Et la réponse de Jésus sera : "Celui qui veut être le premier soit se faire le serviteur !" Enfin l'enseignement sur les petits enfants. Accueillir un petit enfant, c'est ac­cueillir Jésus. Accueillir Jésus, c'est accueillir le Père qui l'a envoyé.

Ces trois éléments sont cohérents les uns avec les autres, ils s'enchaînent mutuellement, s'éclai­rent les uns les autres. "Le Fils de l'Homme va être livré aux mains des hommes" qui pourront faire de Lui ce qu'ils voudront. Ils iront jusqu'à le tuer. Jésus est venu parmi nous non pas pour être le plus grand mais pour être le Serviteur. Le serviteur c'est celui qui donne, qui donne sa vie, qui se donne lui-même, qui accepte d'être livré aux mains des hommes. Selon la logique ? du cœur de Dieu, la logique de l'évangile, Il s'est fait le dernier, car c'est le dernier qui est le pre­mier. Dans le Royaume de Dieu, la priorité ne se comprend pas selon les honneurs, selon les qualifica­tions et les gloires, elle se fait selon le service. La plus grande grandeur c'est de se donner aux autres, c'est de se faire serviteur des autres. Et Jésus se donnera à nous, se fera serviteur jusqu'à nous donner tout et même sa propre vie, en se livrant comme un esclave aux mains des hommes. Mais se faire serviteur de tous, c'est en réalité être le premier, car la vraie gran­deur réside en cela. Et c'est ce que Jésus va manifester en mettant en exergue ces petits enfants, ce petit en­fant qu'Il prend, au milieu des disciples Avec délica­tesse, saint Marc nous dit que "Jésus l'a embrassé." C'est une notation inhabituelle dans les évangiles où l'on ne s'attache pas à ces petits détails, mais saint Marc a su le relever. Jésus ne prend pas simplement cet enfant "pour les besoins de la cause", comme pré­texte à un enseignement. Cet enfant, Il l'accueille dans son amour, Il le reçoit dans sa tendresse, Il l'embrasse. Et ailleurs il dira : "Accueillir le plus petit c'est m'ac­cueillir Moi-même !"

C'est dire que "être le dernier" c'est porter en soi toute la grandeur de Dieu, car par son amour, Dieu se fait certes le Serviteur, se met à notre service, se donne à nous. Et c'est là sa réelle grandeur, la plus vraie c'est de se donner. Par conséquent cet enfant qui n'a l'air de rien, qui est encore presqu'inachevé, cet enfant est déjà grand de cette grandeur de Dieu qui se plaît à ce qui est petit, à ce qui est humble, à ce qui est pauvre et démuni, car c'est là que rayonne tout son amour. Accueillir un petit c'est accueillir Dieu car Dieu est présent dans les petits. Jésus est conscient de l'immense grandeur qu'il y a dans cette attitude qui est la sienne de se faire petit, de se faire dernier, de se faire serviteur.

Aussi la Passion qu'Il vient d'annoncer ne s'achève pas sur cet échec apparent. "Après trois jours, Il ressuscitera !" car dans ce sacrifice qu'Il fait de Lui-même, dans ce don de sa vie, c'est la vie elle-même qui est la plus forte. La Résurrection donne son sens à la Passion. Le Christ ne cherche pas la croix par je ne sais quel plaisir malsain de souffrir, mais pour que la vie triomphe et qu'elle triomphe jusqu'au dernier recoin de la mort. C'est pour apporter la vie dans le royaume de la mort que le Christ accepte de mourir pour nous. C'est pour apporter la vraie gran­deur dans la plus infime petitesse que le Christ se fait le serviteur de tous. C'est pour magnifier la lumière de Dieu que Jésus met au premier rang le petit enfant qui n'est rien par lui-même, qui apparemment ne compte pas, mais qui compte beaucoup aux yeux de l'amour de Dieu. Dans cet enfant, l'amour de Dieu qui s'investit à visage découvert.

Il y a là un renversement des valeurs qui ne consiste pas à rechercher l'humiliation, à rechercher la souffrance mais à apporter la vraie vie partout, même là où on ne croirait pas qu'elle se trouve, car la vraie vie c'est l'amour de Dieu. Et cet amour n'est pas puis­sance, gloire et force, mais il est résurrection. Si nous savons découvrir notre pauvreté, si nous savons nous présenter devant Dieu dans notre petitesse, en nous confiant totalement à son amour, alors Dieu nous ressuscite, Dieu nous fait grands de sa vraie grandeur.

 

 

AMEN