OUVRIR LES OREILLES

Jos 4, 19-24 ; Mc 7, 31-37

(24 mai 1989)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

I

l est peut-être vrai scientifiquement qu'il y a un lien entre la surdité et le mutisme. Mais pour nous ce n'est pas à ce niveau-là qu'il nous faut aujourd'hui saisir ce bref passage de l'évangile.

Le Christ vient ouvrir les oreilles pour que ce sourd puisse entendre sa parole et pas d'abord des paroles humaines. Celles-ci ne sont pas vitales pour notre vie profonde. Il est venu donner sa Parole, Verbe du Père, Verbe de Dieu pour que l'homme sa­che qu'il est fils de Dieu. Et il se trouve que, dans la mesure où l'homme se laisse ouvrir l'oreille par le doigt du Christ qui est la droite du Père, qui est la main créatrice du Père, il se trouve que lorsque l'homme entend la Parole du Père qu'est le Fils en le recevant dans son propre cœur, l'homme se met à parler correctement.

Il y a un lien spirituel, mystique, réel entre l'ouverture de notre cœur au Christ Parole de Dieu, et notre propre parole. C'est vrai que souvent, même dans la foi, notre parole n'est pas correcte, pas au sens moral du terme bien sûr, au sens où elle n'est pas conforme à la Parole que nous entendons, c'est-à-dire nous ne vivons pas ce que nous entendons. Nous n'ar­rivons pas à mettre dans les actes de notre vie, dans ce langage de notre vie que sont nos actes extérieurs, la coïncidence parfaite, l'harmonie totale avec les mots que nous entendons dans notre cœur. Et souvent nous nous plaignons de cette sorte de disparité entre la Parole de Dieu, entre l'évangile que nous écoutons, que nous sommes prêts à recevoir, et aussi cette inca­pacité, ce mutisme, cet infantilisme parfois au niveau de la réalisation, de la concrétisation, de l'incarnation de la Parole de Dieu dans notre propre langage, dans notre propre vie. Mais ceci vient justement de cela.

Est-ce que vraiment nous nous laissons ouvrir le cœur par le doigt du Christ ? Ou est-ce que nous trouvons parfois que son intervention est un peu gê­nante ? qu'elle nous atteint un peu trop profondément ? Il est un peu trop proche. Et nous aimerions parfois, consciemment ou inconsciemment qu'Il s'éloigne un peu de nous pour que nous puissions, enfin, vivre, comme le dit le dernier verset du psaume 39 : "Eloi­gne-Toi un peu de moi Seigneur, que je respire un peu !"

C'est vrai cela. Nous sommes à la fois des êtres désireux de vivre cet évangile, que cet évangile s'incarne en nous, et en fait, nous en avons aussi un peu peur. Au psaume 66 il est dit : "Seigneur fais briller Ton visage sur nous et Ton chemin sera connu par toute la terre !" Il y a là aussi un lien entre la connaissance, l'ouverture intime au mystère du visage du Christ et le fait que son salut soit connu sur la terre. C'est un deuxième sens du lien entre la Parole qui est écoutée, la Parole qui est dite à un autre ni­veau. Le visage du Christ s'imprimant en nous, si nous le contemplons pour ce qu'Il est, il nous est as­suré que cela ouvrira le chemin du salut jusqu'aux horizons de la terre. Et qu'en définitive notre vie inté­rieure d'intimité avec sa Parole, de contemplation de son visage non seulement doivent s'incarner et se ma­nifester dans les actes de notre propre vie, mais ils doivent aussi, à travers nous, ouvrir dans le cœur de nos frères, le chemin du salut. Et parfois ce chemin du salut, pour être inauguré, a besoin de notre parole, à condition qu'elle soit en fidélité maximum avec la Parole du Christ.

Sainte Marie-Jacobé, sainte Marie-Salomé ont entendu la Parole du Christ Ressuscité venir ouvrir leurs oreilles, elles ont contemplé son visage, et il se trouve que, par leur témoignage historique ou pas, peu importe, par leur témoignage cela a ouvert le chemin du salut jusque sur les bords de nos rivages méditerranéens. Demandons-leur que, nous aussi, nous puissions chaque jour avoir non seulement le désir mais la volonté expresse que cette Parole du Christ, par son doigt, par son initiative, à l'intérieur de nous-même, vienne ouvrir notre cœur et que ce soit, pour nous et pour nos frères, un chemin réel de salut.

 

 

AMEN