SANS SAVOIR COMMENT !

2 Co 12, 7-10 ; Mc 4, 26-34

(6 février 1989)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

a semence germe et pousse, le semeur ne sait comment." Cette petite incise dans la parabole du grain qui pousse tout seul me paraît assez intéressante. Bien entendu, à l'époque de Jésus, on n'avait pas encore toutes les connaissances d'agronomie qui nous permettent de savoir à peu près comment se déroule le processus de germination des plantes. Le fait que la plante arrive à pousser était un mystère devant lequel on savait encore s'extasier. Mais précisément Jésus prend soin de dire qu'on ne sait pas comment elle pousse pour nous signifier qu'on ne sait pas non plus comment le Royaume grandit.

Et cela touche une des attitudes les plus fré­quentes dans notre propre compréhension du mystère de Dieu et du mystère du gouvernement de Dieu. Le gain pousse on ne sait comment, le Royaume grandit, on ne sait comment. La plupart du temps nous avons des tas d'idées sur le Royaume. Nous pensons que si nous étions à la place de Dieu, Il n'y aurait ni avalan­che ni tremblement de terre, il n'y aurait jamais de malheur; on pourrait prendre des vacances tous les jours et aménager l'existence à sa façon qui serait infiniment supérieure à celle que Dieu, semble-t-il a prévu et qui est si mal fichue puisque, à tout moment, il y a des tas d'obstacles, de choses scandaleuses qui nous font chuter et même, à certains moments, nous empêchent de croire et nous détournent le cœur du mystère de Dieu.

Pourtant si l'ordre du monde était si limpide aux yeux des hommes, est-ce que ce ne serait sim­plement la projection de nos désirs et de nos vouloirs humains sur le monde ? Si le monde est créature de Dieu, si le salut est œuvre de Dieu, est-il vraiment si surprenant que nous n'en comprenions pas l'ordon­nance ?

Comprenez-moi bien, je ne veux pas dire que le mal qui arrive dans le monde est le moyen dont Dieu se servirait pour nous choquer et nous scandali­ser ou nous dire : "De toute façon, je suis le patron, vous n'y comprenez rien, mais c'est moi qui mène les affaires !" Mais plus profondément, par-delà ce pro­blème de tout le mal qui peut arriver dans le monde, ou plus exactement au cœur même de ce problème de tout le mal et de toute la souffrance qui peut arriver dans le monde, si Jésus nous dit que le Royaume pousse nous ne savons comment, c'est peut-être là que nous sommes invités, du plus profond de notre foi, à répondre à la croissance du Royaume. C'est peut-être là que se situe la pierre de touche de notre obéissance de la foi. C'est peut-être là que nous sommes le plus tentés de calquer ou de plaquer un ordre humain sur le dessein de Dieu. Et c'est peut-être là que nous som­mes le plus menacés de nous révolter.

Si Dieu était simplement "l'hypothèse la plus favorable" pour justifier l'ordre des choses, Dieu ne serait plus qu'une justification. En revanche, si Dieu veut vraiment être rencontré, même là où nous ne comprenons pas, c'est peut-être le signe le plus indu­bitable et le plus fort de sa présence envers et contre tout. Si le Christ est venu, s'Il nous a dévoilé le des­sein de Dieu, partiellement, car nous ne connaissons pas encore tout du dessein de Dieu, si le Christ a fait cela, ce n'est pas pour proposer à la société humaine des solutions un peu faciles, du style de ce que cer­tains philosophes ont imaginé, (il faut de temps en temps des ombres au tableau pour que les couleurs ressortent mieux) ou des justifications rationnelles d'un ordre du monde qui satisferaient notre raison. En réalité si le Christ s'est manifesté, c'est pour venir entreprendre ce corps à corps avec le mal et la souf­france. Non pas les justifier par des raisons théologi­ques, mais se tenir devant et les affronter.

Et notre attitude de foi devant le mystère de la croissance du Royaume c'est effectivement de croire que, quoi qu'il arrive, Dieu est capable toujours de faire que le Royaume grandisse.

C'est le sens d'une des phrases de sainte Thé­rèse de Lisieux que je trouve extrêmement belle et profonde et qui rejoint ce mystère de la croissance : "Tout est grâce !" phrase que Bernanos a repris à la fin de son livre le "Curé de campagne". C'est le fait que tout est grâce au sens où, dans le dessein de Dieu et dans l'histoire telle qu'elle se livre à nous, si notre regard est parfois dérouté, choqué, voire même en train de nous pousser à la révolte, il y a ce mystère qui est plus fort que le mal qui s'abat sur nous, plus fort que le péché qui se déchaîne dans sa violence, et qui est la grâce, c'est-à-dire cette présence de Dieu qui nous permet de n'être pas seul à tenir tête au mal ou de nous y affronter à mains nues, mais comme le di­sait encore saint Paul tout à l'heure, de pouvoir y faire face parce que c'est dans la faiblesse et le dénuement que se déploie la puissance de Dieu la puissance de faire croître, de développer et de faire advenir son Royaume.

 

AMEN