RENDEZ A CÉSAR
Qo 1, 2-11 ; Mc 12, 13-17
(23 mai 1988)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ette phrase bien connue : "Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu" a eu une grande fortune dans l'histoire des rapports de l'Église avec les différents régimes politiques. Elle est encore aujourd'hui très importante.
Ce qui est étonnant dans cette phrase de Jésus, c'est qu'elle allait radicalement à contre-courant de la pensée de l'époque. Vous savez pourquoi l'on pose la question à Jésus, c'est pour lui tendre un piège. Or ce piège quel est-il ? Si Jésus avait répondu: "Il faut payer l'impôt à César", Il aurait manifesté par là qu'Il approuvait l'occupation du pays par le pouvoir romain. S'Il avait répondu : "Non, il ne faut pas payer l'impôt !" on aurait pu Le poursuivre et Le condamner pour rébellion explicite vis à vis-du pouvoir établi. Or Jésus répond en échappant au dilemme. Il répond en disant en substance ceci : "Le domaine de César relève de César, le domaine de Dieu relève de Dieu."
C'est la première fois que l'on affirme aussi radicalement l'indépendance de la sphère du religieux, de la relation à Dieu, par rapport à la sphère du politique, c'est-à-dire des relations des hommes entre eux, dans la vie de la cité. En effet, pour les Romains, c'est clair : le "religieux" et le "politique" sont totalement mêlés l'un à l'autre. L'empereur a un statut religieux et pas seulement politique, et le citoyen romain pose des actes qui sont non seulement des actes politiques mais indissociablement politiques et religieux. Faire un sacrifice aux dieux du panthéon romain c'est faire un acte de civisme. Réciproquement, honorer l'empereur c'est poser un acte politico-religieux.
Israël avait aussi des conceptions analogues, non pas qu'il pensait que le grand-prêtre fut un dieu, mais Israël pensait que, pour que le royaume de Dieu advienne, il fallait que son peuple passe par une phase de libération politique. Par conséquent Israël aussi mettait des conditions à la vie religieuse, il lui mettait des conditions politiques. Il fallait qu'Israël ait une véritable autonomie politique pour pouvoir vivre pleinement sa foi et sa relation avec Dieu. C'était le grand rêve de restaurer le royaume de David.
Or dans cette phrase, et pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, Jésus coupe radicalement le lien entre le politique et le religieux. Jésus affirme que, étant donnée l'urgence du royaume, étant donnée l'importance absolue de l'existence pour ce royaume tel qu'Il vient, Lui, l'annoncer, les réalités politiques ne peuvent plus avoir aucun caractère absolu, ne peuvent plus être considérées comme des conditions de l'avènement du royaume. C'est l'affirmation radicale de la transcendance exclusive du royaume de Dieu, l'impossibilité totale d'assimiler, d'une manière ou d'une autre, la venue de ce royaume à de quelconques formes de régime politique ou social.
Jésus sait bien que l'empire romain n'est pas une structure politique idéale et modèle. Jésus sait bien que la législation permet des choses répréhensibles. Il sait bien que les empereurs ne sont pas des petits saint, loin de là. Pourtant il dit : Vu l'importance absolue du royaume, on ne peut pas mettre en comparaison les deux éléments. La venue du royaume exige une attention, une présence de notre vie et de notre cœur qui sont absolues. Et ceci est indépendant des conditions politiques dans lesquelles l'homme vit.
Cela d'ailleurs a été la charte de la liberté spirituelle de l'Église à l'intérieur de la société. C'est précisément parce que l'Église (même dans des situations politiques qui sont contre elle) a cette certitude qu'elle doit rendre à Dieu ce qu'il faut lui rendre, qu'elle a une indépendance absolue vis-à-vis des royaumes de la terre. Et c'est précisément parce que l'Église connaît la radicalité de son appartenance à Dieu, qu'elle sait qu'à aucun moment elle ne peut être ni soumise, ni complice avec les formes politiques parce que les deux éléments ne sont pas du même ordre.
C'est enfin la raison pour laquelle l'Église peut vivre même dans des régimes qui la persécutent, qui la traquent et qui essaient de l'éliminer parce que, précisément, ces régimes-là savent que l'Église est l'indice absolu de la liberté de l'homme pour Dieu. Autrement dit, le Christ a dit là ce qui est l'appartenance radicale au Royaume sans aucun compromis possible.
Cette liberté-là est très difficile à vivre parce qu'elle exige de nous une totale liberté. Et c'est vrai que la plupart du temps nous ne sommes pas capables de vivre notre liberté à la hauteur des exigences de la grâce de Dieu. C'est pourquoi chez les chrétiens et plus spécialement dans notre monde moderne, cette question des rapports politique et religion s'est si souvent posée de façon aiguë, et a pu, à certains moments, troubler la conscience des chrétiens. Mais ce n'est pas parce que l'Église aurait pour mission d'instaurer une sorte d'ordre politique saint et évangélique, mais c'est précisément parce qu'à tout moment l'Église sait que rien du mystère de l'évangile, rien du mystère de son appartenance radicale au royaume ne peut être mis au service d'un quelconque vouloir politique c'est-à-dire de ce monde.
En effet, à ce moment-là, le risque serait de finaliser ce qui est pour le royaume à un usage uniquement de ce monde. Et alors nous perdrions le souci du royaume. On ne peut pas bâtir le royaume ici-bas, sur la terre. Il est inaliénable parce que Dieu est inaliénable. On ne peut pas, d'une manière ou d'une autre, rendre Dieu complice ou copain de César. Ce n'est pas possible.
C'est très dur à vivre, c'est très exigeant, mais il y va de la vérité même de Dieu. Et si, à tout moment, les chrétiens dans la société politique sont un peu des trouble-fête, ce n'est pas tout à fait de leur faute. C'est parce que, par fidélité à Dieu, ils ont reçu la mission et la grâce d'affirmer la destinée radicale et absolue de l'homme pour le royaume de Dieu, marquant ainsi d'un caractère transitoire et provisoire toutes les formes des royaumes sur la terre.
AMEN