LE SCANDALE DES PETITS

He 13, 15-16+18+20+21 ; Mc 9, 38-50

(3 mars 1987)

Homélie du Frère Michel MORIN

A

rrêtons-nous un instant sur trois mots de ces quelques phrases de l'évangile. D'abord : "Celui qui scandalise un de ces petits qui croient en Moi." Ici, il semble que le Christ ne vise pas les enfants (comme dans d'autres passages de l'évangile) mais ceux qui sont petits dans la foi. Nous dirions aujourd'hui, peut-être, ceux qui sont fragiles dans la foi, ceux qui n'ont pas une foi très structurée, très forte, un foi comme on aimerait en avoir ou comme on s'imagine qu'il vaudrait mieux en avoir une, peut-être la foi des chrétiens, peu engagés apparemment, parfois plus sur le seuil de l'Église qu'à l'intérieur de l'Église. Mais cependant Jésus dit d'eux qu'ils sont petits mais qu'ils croient. Cette petitesse est donc la faiblesse, la fragilité d'une foi qui n'a peut-être pas eu toutes les chances pour grandir, pour s'affer­mir, pour porter peut-être un fruit. Ces petits ce sont peut-être ces êtres que nous-mêmes avons de la peine à accepter parce qu'ils ne correspondent pas toujours au portrait du croyant que nous sommes nous-mêmes ou que nous aimerions être, pour nous-mêmes ou pour les autres.

Et c'est bien dans ce sens-là qu'il faut com­prendre le second mot, celui du scandale. Il semble que Jésus dise qu'avoir une meule autour du cou et être jeté dans la mer est un sort plus intéressant, plus avantageux que de scandaliser un de ces petits qui croient, un de ces fragiles, faibles dans la foi. De quel scandale s'agit-il ? Il ne s'agit pas ici de ce que nous appelons le scandale aujourd'hui, par exemple le scandale du mal, le scandale des catastrophes, le scandale des épidémies, le scandale de la haine ou de la guerre. Il ne s'agit pas exactement de cela bien que tout cela forme aussi un scandale. Ici, il semble que le scandale soit ce qui constitue un obstacle, un empê­chement pour que ces petits, pour que ces fragiles puissent continuer encore à croire. C'est ce qui venant de nous-mêmes serait un heurt, une occasion de chute, voire peut-être une occasion d'abandon ou de remise en doute de cette foi un peu faible ou un peu fragile.

D'ailleurs c'est bien cela que Jésus veut nous signifier parce que Lui-même va définir ce scandale. Il dit que le scandale ce ne sont pas les choses exté­rieures qui aujourd'hui et à bon droit nous scandali­sent, c'est-à-dire qui sont inacceptables, mais Jésus nous dit :"le scandale vient de tes pieds, vient de tes mains et vient de ton œil." C'est donc un scandale qui vient de l'intérieur de nous-mêmes, qui vient du fond de ce que nous sommes, qui vient de notre cœur. Vous savez que, dans l'anthropologie biblique, chaque élément du corps signifie toujours quelque chose qui n'est pas lié au sens propre du mot. Ici, le mot "main", le mot "pied" signifient tout ce qu'il y a de démarches extérieures, toute l'explicitation, tous les gestes, toutes les prises de position que nous faisons toutes nos dé­marches. Alors que le mot "œil" signifie le regard, donc tout ce qui est à l'intérieur de nous-mêmes, tout ce que nous n'osons pas dire, tout ce que nous ne ma­nifestons pas pour une raison ou pour une autre. Or Jésus nous dit : "Dans votre cœur, dans le regard intérieur que vous portez sur les autres (et que les autres ne connaissent pas) et dans les gestes que vous pouvez avoir envers les autres et spécialement les fragiles dans la foi, il y a des éléments qui peuvent être pour eux un scandale, qui peuvent être pour eux l'occasion d'une chute, qui peuvent les éliminer ou en tout cas les écarter d'une vie de foi, donc de Moi-même". C'est pour cela que Jésus dit que c'est très grave car cela peut empêcher ou retarder un de ces petits dans sa marche vers le Royaume c'est-à-dire dans sa recherche de Dieu quel qu'en soient les gestes et la manifestation extérieure. C'est pour cela que Jésus nous dit : "Il vaut mieux entrer sans manifester, sans dire, en réfléchissant à tout ce qui peut faire obstacle à ces petits, il vaut mieux accepter de retirer cela de sa propre vie pour ne pas scandaliser un de ces petits et nous-mêmes entrer dans la vie, c'est-à-dire dans la vie éternelle, dans la paix de Dieu".

Et le troisième mot est celui du sel. "Nous se­rons tous salés par le feu". De quel sel s'agit-il ? Il semble que Jésus fasse ici référence au sel qui signifie l'alliance dans un passage du Lévitique, l'oblation faite à Dieu en signe d'allégeance a son alliance avec nous, oblation qui était mélangée de sel. Ce sel est donc celui de l'alliance, celui de la vie. Et Jésus nous dit : "Mettez du sel dans votre vie !" Ceci signifie que dans toutes nos relations humaines, sociales ou per­sonnelles, quelles qu'elles soient, nous devons avoir ce sérieux de faire en sorte que rien de ce que nous pouvons penser ou faire puisse être un obstacle pour ceux qui nous entourent et qui sont peut-être moins forts ou plus fragiles dans la foi. Le critère de ce que nous devons être avec les autres, ce n'est pas ce que nous-mêmes pouvons penser ou dire, c'est que le Sei­gneur est au milieu de nous, qu'Il a scellé son alliance avec nous et avec ces petits, ces pauvres, avec ces hommes plus fragiles.

Ceci est une chose très précise, très nette que le Seigneur nous demande et Il nous renvoie toujours à notre propre façon d'être avec les autres. Ou bien nous sommes dans l'Alliance et nous vivons en paix, c'est-à-dire que nous ne sommes pas occasion de chute, de scandale, de difficultés, de souffrance pour les autres dans leur recherche de Dieu, ou bien nous ne vivons pas dans cette Alliance, et à ce moment-là, nous méritons d'être jetés au fond de la mer, ou d'être enterrés définitivement avec les cadavres de la vallée de la Géhenne.

 

AMEN