PARLER OU SE TAIRE
He 11, 17-19+23-29 ; Mc 7, 31-37
(20 février 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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e ne sais pas si vous avez remarqué le caractère extrêmement paradoxal de cet évangile : le Christ guérit un sourd-muet, un homme qui durant toute sa vie n'a jamais pu véritablement dire quoi que ce soit et les gens sont naturellement émerveillés, pourtant la conclusion de ce miracle, c'est que le Christ demande fermement qu'on ne dise rien, ni que cet homme dire quelque chose, ni que la foule puisse publier quoi que ce soit au sujet de ce miracle. C'est tout de même étonnant que Dieu rende la parole à l'homme et que cependant, Dieu demande de se taire. Je crois qu'il y a là exactement le paradoxe de notre propre existence devant Dieu et de notre parole devant Dieu. Et je voudrais précisément l'appliquer au mystère de la liturgie, car à travers cette scène de la guérison du sourd-bègue, du sourd-muet, c'est vraiment l'image de la liturgie de l'Église qui est ainsi proposée à notre méditation et à notre réflexion.
En effet, la Parole que nous proclamons ou que chantons dans notre liturgie, relève du même paradoxe. En réalité, qu'est-ce que nous chantons ? Nous chantons et nous célébrons le mystère de Dieu, et en fait, il faut bien le dire, nous n'avons pas les mots pour le dire. Si l'on y réfléchit sérieusement, ce que Dieu a fait, le miracle par lequel Il s'est suscité un peuple de louange, ce miracle et ce signe-là ne peut pas être proclamé dans sa vérité. Les mots, dans leur pauvreté humaine, sont incapables de le dire. Et par conséquent, le premier réflexe que nous devrions avoir, c'est de nous taire. Et c'est cela que le Christ veut dire. Devant l'action de Dieu, on reste littéralement sans voix, on ne peut pas parler, nous n'avons pas un langage humain qui soit capable de le dire en vérité. Et si, à certains moments, notre parole ou notre chant liturgique nous lasse un peu, c'est bien normal et c'est inévitable, il faut savoir que ce n'est pas simplement de la fatigue, mais que c'est peut-être, précisément, le moment où il nous est donné, par grâce aussi, de mesurer l'incapacité de notre langage humain à "dire" les merveilles de Dieu de mesurer la pauvreté même de ce que nous sommes et de ce que nous savons dire en face de l'absolu de l'amour de Dieu qui se manifeste par les gestes sauveurs pour l'homme et dans l'homme.
Et chaque fois que nous sommes rassemblés pour l'eucharistie, ce qui se passe, lorsque le Christ se donne à nous chair et sang, nous n'avons pas les mots pour le dire. Ou plus exactement, quand les mots essaient de le dire, ils nous paraissent subitement, si nous les regardons de très près, totalement dérisoires et insuffisants. Notre parole humaine ne parviendra jamais à la hauteur même du mystère qu'elle a à dire. Mais est-ce que cela veut dire pour autant que nous devrions rester en silence pendant que le prêtre fait quelques gestes, que nous devrions nous taire et rester en oraison durant tous les offices ? Je ne le crois pas car, précisément, la parole que nous proférons dans la liturgie vient de ce que même au moment où le Christ nous remet devant l'ineffable, devant l'indicible de son action et de son mystère, paradoxalement et contradictoirement, nous sommes poussés à "dire" quelque chose, nous sommes poussés à louer, à célébrer.
C'est inadéquat, c'est très insuffisant, et pourtant, la foule se met à proclamer : "Il fait bien toutes choses : Il fait parler les muets !" Et la liturgie de l'Église, ce n'est que le prolongement de cette foule qui, même si elle sait que son langage est insuffisant, même si elle sait que sa parole est pauvre, même si elle sait qu'elle ne dira jamais l'absolu de Dieu, ne peut pas s'empêcher, et c'est un don de la grâce, de proclamer que, effectivement, Dieu fait bien toutes choses et qu'Il réalise bien toute chose. A ce moment-là, nous sommes invités à mesurer la pauvreté même de ce langage, à ne pas en tirer orgueil, et comme le dit une très belle préface à nous rappeler que "nos chants n'ajoutent rien à ce que Tu es, mais ils nous rapprochent de Toi". Notre louange n'ajoute rien à la gloire de Dieu, nos chants n'ajoutent rien à ce que Dieu est, mais finalement cela nous rapproche de Lui et de son mystère.
Et c'est ainsi que la liturgie est vraiment grâce de Dieu, est vraiment Parole de Dieu, et en même temps tellement parole humaine. Elle est grâce de Dieu au sens où Dieu sait très bien que nous ne pouvons pas "dire" ce qu'il faudrait dire, que nous sommes toujours en-deçà et que cela ne se réalisera que quand nous serons au ciel auprès de Lui, dans la louange céleste de sa gloire. Mais cependant Dieu comprend que nous ne pouvons pas vivre sans louange et sans célébration. Et même si notre parole est pauvre, et même si nos chants et nos mots sont dérisoires, ils sont absolument indispensables et je crois vraiment que Dieu les met sur nos lèvres, un peu comme ce gémissement qui sort de la bouche du Christ au moment où Il voit la misère du sourd-muet. "Il gémit et Il invoque" l'Esprit saint pour l'homme qu'Il va guérir. Ainsi en est-il. de notre liturgie. C'est comme le prolongement du gémissement du Christ, une parole qui n'est pas articulée, une parole qui, pourtant, est tellement parlante et tellement significative. C'est la parole du désir, c'est la parole de la soif, c'est la parole de notre aspiration vers le bonheur et la présence de Dieu.
AMEN