HÉRODE

He 10, 19-25 ; Mc 6, 14-29

(16 février 1987)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

a scène d'évangile que nous venons d'entendre et que nous connaissons bien nous présente plusieurs personnages : celui de Jean-Baptiste dont je ne vous parlerai pas, ceux d'Hérodiade ou de Salomé qui, au moins dans cette scène, apparaissent comme diaboliques et dont je ne vous parlerai pas non plus. Même si vous n'avez pas vu l'opéra de Richard Strauss, il reste que cette fillette qui demande "la tête du prophète sur un plat" (car cela est de son cru, de son invention) est un personnage qui nous terrorise et qui, heureusement, ne ressemble pas à ce que nous sommes. Je voudrais vous parler d'Hérode qui est plus semblable à nous.

Il ne s'agit pas d'Hérode le Grand, celui qui avait reconstruit le Temple, celui qui s'est inquiété à la venue des mages et a fait massacrer les saints Inno­cents, il s'agit d'un de ses fils, Hérode Antipas, celui qu'on retrouvera au moment de la passion du Christ et qui, au milieu de sa cour, un peu débauché et inoc­cupé, essaiera de s'amuser un moment en question­nant Jésus sans obtenir de Lui la moindre réponse, car Jésus traitera cet autocrate un peu histrion par le mé­pris.

Cet Hérode est rempli de contradictions et es­sentiellement c'est un faible, c'est un lâche. Hérode appréciait Jean-Baptiste, il aimait l'écouter, il sentait bien qu'il y avait en lui quelque chose d'important, c'est pourquoi il le protégeait. Et quand Jean-Baptiste lui avait parlé, il était perplexe, il ne savait pas trop bien que penser, et intérieurement il avait comme des remords, il était remué par cette parole de Jean-Bap­tiste. C'est en cela qu'Hérode nous ressemble. Nous aussi, quand nous recevons la Parole de Dieu, elle nous interroge, elle nous remet en question, elle nous inquiète et nous ne nous sentons pas toujours à l'aise devant cette lumière qui veut entrer dans notre cœur. Mais Hérode avait accepté toutes sortes de petites compromissions, petites ou grandes, d'ailleurs. Com­promissions avec le pouvoir, compromissions avec le plaisir. Il avait pris avec lui cette Hérodiade qui était en réalité la femme de son frère, il était donc adultère, il était aussi un peu incestueux et c'est cela que Jean-Baptiste lui reprochait vivement. Et au lieu de gou­verner son Royaume, il était d'ailleurs un roi fantoche car en réalité c'était Rome qui gouvernait à travers lui, il se complaisait dans des banquets, dans des fêtes, dans des orgies.

Et c'est à la faveur de ces péchés, qui jusque-là pouvaient sembler relativement mineurs que, par un enchaînement inéluctable, Hérode va devenir un as­sassin. Et l'assassin précisément de ce prophète qu'il aimait, qu'il estimait, dont il avait peur, mais qu'il avait plaisir à entendre. Ainsi, de fait en fait, de geste en geste, à partir de choses qui lui paraissaient peut-être normales, après tout donner un festin pour son anniversaire n'était pas en soi une chose répréhensi­ble, mais l'alcool aidant et la danse de Salomé l'ayant un peu excité et lui ayant fait perdre le contrôle de lui-même, voilà qu'il se prête à des serments inconsidérés et, de fil en aiguille, le voilà amené à l'assassinat et à l'assassinat d'un prophète et de quelqu'un qu'il estime.

Ceci nous invite à réfléchir sur cet enchaîne­ment du péché. Dans notre vie, également, nous ne commençons pas par des grands crimes, par des fau­tes gravissimes, nous commençons pas de petites cho­ses, des petites compromissions. Nous nous laissons aller à ceci ou à cela, nous acceptons telle ou telle entorse à la rigueur de la loi du Christ. Et de petite chose en petite chose, nous ne nous rendons pas tou­jours compte que nous risquons d'être amenés à beau­coup plus grave et à une trahison beaucoup plus pro­fonde que ce que nous avions voulu ou accepté un peu légèrement au début.

Je crois que, même si nous ne sommes pas roi de Judée, même si nous ne sommes pas menacés de faire assassiner les prophètes, même si nous ne som­mes pas, je l'espère, comme Hérode, adonnés à la débauche et à l'orgie, il reste que nous sommes un peu comme lui des lâches ou des gens qui acceptent des petites compromissions dans leur vie. Prenons garde que ces fautes, en apparence bénignes, légères et qui ont l'air de ne pas engager tellement de conséquences, peuvent aller beaucoup plus loin que nous ne le pen­sons. Il y a dans l'enchaînement des faits une sorte d'accumulation comme une avalanche, quand il s'agit du péché. De même qu'une pierre en roulant d'une montagne accumule sur elle de la neige et provoque un cataclysme qui va emporter tout sur son passage, de même le péché a l'air de très peu de chose au dé­part, mais il grossit démesurément et c'est une des traces de la présence de Satan que cette multiplication du péché par lui-même, sans même que nous y prê­tions garde.

Soyons bien attentifs à ne pas accepter de pe­tites compromissions avec le mal. Soyons habités par l'exigence de la lumière de l'évangile, l'exigence de l'amour de Dieu. Laissons-nous interroger, remettre en question et n'acceptons pas d'être des cœurs parta­gés qui ne sont pas entièrement donnés au Seigneur.

 

AMEN