L'ENVOI DES APÔTRES

He 10, 11-18 ; Mc 6, 7-13

(12 février 1987)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

D

ans ce bref passage de l'évangile de Marc, vous remarquez quelques éléments assez caractéristiques. D'abord, le Christ arrête un instant sa propre mission. Il va momentanément s'ef­facer et mettre en avant, envoyer ses disciples. Il va accomplir pour eux ce qu'Il leur avait promis et donc Marc nous parle au troisième chapitre de son évan­gile. Lorsque Jésus choisit douze apôtres et qu'Il les institua, "Il leur donna pouvoir de chasser les dé­mons." Et voici que maintenant Il les envoie pour qu'ils découvrent que la parole que Jésus leur avait dite, que cette promesse va se réaliser et que, dans leurs propres mains, dans leur propres paroles, va se manifester la puissance, l'efficacité, la fécondité de la Parole et du salut du Christ puisque, à leur tour, comme leur maître, ils vont chasser les esprits impurs et guérir les malades.

Ses apôtres, Jésus les envoie sans aucune sé­curité humaine. Non seulement ils ne s'appuieront sur aucun bien, mais ils ne rechercheront même pas l'ac­cueil, la bienveillance. Ils ne rechercheront pas d'ap­pui humain vers ceux auxquels ils sont envoyés. Ils savent qu'ils seront mis dehors, qu'ils seront expulsés, et là encore, plus tard, dans leur vie apostolique, ils comprendront vite la réalité de cette parole de Jésus.

Troisième élément, et c'est une particularité propre à Marc, il est dit ici que "les apôtres soignent en faisant des onctions d'huile". Ce passage est important parce qu'il est un des fondements de ce que l'Église commencera très tôt et dont l'épître de Jacques est le premier témoignage et qui deviendra le "sacrement des malades". Dans cette épître de Jacques, il est dit que "lorsqu'un des frères est malade, il faut appeler les prêtres de l'Église. Ceux-ci viendront, leur imposeront les mains, prieront avec eux, leur feront des onctions d'huile, et alors le malade sera relevé " c'est-à-dire il prendra part à la Résurrection du Christ dans sa propre souffrance, même si celle-ci n'est pas physiquement guérie. Donc déjà les apôtres avaient reçu cette mission du Christ de guérir en faisant des onctions d'huile.

Mais c'est sur une quatrième caractéristique que je voudrais un instant m'arrêter : "Il les envoya deux à deux !" On peut se demander pourquoi Jésus envoie les apôtres deux par deux et non pas seuls. S'ils avaient été seuls, ils auraient pu aller en beau­coup plus d'endroits et beaucoup plus loin.

Dans l'Écriture, on trouve à plusieurs endroits cette loi du binôme. Au Deutéronome comme dans le livre des Nombres, il est dit que "le témoignage d'un seul ne suffit jamais pour une condamnation à mort et qu'il en faut au moins deux à témoigner." Puis dans le Livre de Qohélet, il est écrit : "Mieux vaut vivre à deux que seul, car alors le travail profite bien !" Et il ajoute : "Un isolé se fait renverser tandis que deux ensemble résistent." Et au livre des Proverbes ces deux très belles constatations : "Un frère aidé par son frère est une place forte" et "Deux amis sont comme les verrous d'un donjon !" Et dans les Actes nous voyons que les apôtres (Paul et Barnabé par exemple) serrant choisis et partiront deux par deux.

Il y a donc comme une fidélité du Christ à ces paroles de l'Écriture de l'Ancien Testament qu'Il va reprendre et qu'Il va accomplir pour ses apôtres et ses disciples. S'Il les envoie deux par deux ce n'est pas parce que l'un ne suffirait pas à annoncer l'évangile, mais c'est parce qu'il y a ici désignée cette réalité ex­trêmement importante que le Christ envoie des apô­tres pour fonder une communauté et non pas simple­ment pour dire à des individus ce qu'il faut faire. Pas simplement pour annoncer un Dieu qui ne s'adresse­rait que de façon individuelle et uniquement person­nelle. Non pas pour établir une religion qui relierait uniquement chaque personne et la divinité, mais pour établir une communauté dont ils seront eux-mêmes les prémices. Et le fait qu'ils partent à deux signifie qu'ils sont eux-mêmes porteurs, déjà dans leur mission, de cette réalité que le Christ leur confie et qu'ils devront édifier : son Église, son corps.

Ils sont deux par deux parce qu'il faut le témoignage de deux pour que ce témoignage soit valable. Jésus Lui-même le dit : "Je ne suis pas seul à témoigner, il y a le Père qui témoigne aussi pour Moi, mais vous n'y croyez pas !" C'est aspect du témoignage qui est doublé est un signe d'authenticité, une marque de vérité. On croit davantage deux personnes qu'une seule. Et Jésus entre dans ces réseaux humains du témoignage.

Mais aussi Jésus envoie ses apôtres deux par deux parce qu'ils seront forts dans l'adversité, parce que, "ensemble ils seront comme une place forte" comme une porte bien verrouillée contre les attaques et les assauts du mal. Ils ne risqueront pas de se faire renverser mais ils résisteront.

Ceci est très important pour nous car souvent nous vivons notre foi gentiment les uns avec les au­tres, mais pas assez théologiquement ensemble. Ceci pour dire qu'il ne nous suffit pas d'être agréables lors­qu'on se retrouve, soit ici, soit les uns chez les autres, mais il faut que nous puissions vivre ensemble dans la réalité même de ce que chacun porte et qui est partagé par tous. Nous devons être les uns pour les autres, non pas des gens envers qui nous faisons l'expérience de la foi et de l'amour, mais nous devons être les uns par les autres des témoins de la foi.

Nous ne sommes pas faits simplement pour "vivre ensemble", mais pour vivre "les uns par les autres" et "les uns pour les autres". Et cela à l'inté­rieur même du mystère chrétien du salut. Nous avons besoin de la foi de celui qui est à côté de nous. Nous avons besoin de savoir, parce qu'il va le manifester, qu'il est habité par le désir de rencontrer Dieu, qu'il est habité par le désir d'être sauvé par Dieu, qu'il est rayonnant de la réalisation de l'amour de Dieu dans sa vie. Nous avons besoin de savoir que nos frères qui souffrent, non seulement subissent une épreuve hu­maine, mais participent réellement et visiblement, et ils en témoignent, à la passion et aux souffrances du Christ. Nous avons besoin de voir et de savoir que l'amour humain n'est pas simplement un effet du cœur ou un sentiment très fort et très beau, mais qu'il porte en lui, de façon visible dans la foi, l'amour même de Dieu pour eux et pour nous. Nous avons besoin de voir que nos péchés, ça, nous les voyons bien les uns les autres, nous avons besoin de savoir qu'ils sont pardonnés par Dieu, qu'ils sont portés par le Christ. Et notre regard, ainsi posé sur l'autre, ne cherchera pas à dénicher son péché pour le critiquer, mais à rendre grâces à Dieu parce que Dieu l'a sauvé de ce péché que nous constatons, et parce que nous sommes ap­pelés nous-mêmes à vivre dans le pardon avec Lui.

Ainsi je crois que nous avons besoin non seulement de chercher le visage de Dieu mais de le trouver, présent, dans le visage de nos frères. Nous avons besoin de nous aider dans l'épreuve, nous avons besoin de cette part de foi et du mystère de Dieu qui se réalise dans les uns et dans les autres. Et c'est cela cette connaissance profonde que Dieu veut que nous ayons ensemble. C'est à cela que nous serons recon­nus pour ses disciples, car nous saurons lire, expri­mer, partager et manifester non pas simplement ce que nous sommes, mais ce que Dieu est pour nous et ce qu'Il fait en nous.

Ainsi l'Église s'édifie dans cette loi de la communauté. Elle s'édifie comme une construction où chaque pierre a besoin de celle qui est à côté d'elle, au-dessus ou en dessous, pour tenir. C'est ainsi que l'Église peut rester solide et ferme dans l'adversité et ne pas être continuellement démolie ou ébranlée par les assauts du mal.

Dans le refrain du psaume, nous chantions : "Ouvre mes yeux, Seigneur, aux merveilles de ton amour et de ta Loi !" Oui, Seigneur, ouvre mes yeux à ces merveilles quand Tu les réalises dans le cœur et dans la vie de ceux qui sont auprès de moi. Alors ce sera vraiment ma louange et ce sera Ta louange.

 

AMEN