JÉSUS LE RENVOYA CHEZ LES SIENS

He 9, 1-14 ; Mc 5, 1-20

(7 février 1987)

Homélie du Frère Michel MORIN

L

ibéré de son mal, l'ancien démoniaque supplie le Seigneur de rester en sa compagnie. Il vient de découvrir l'efficacité de la bienveillance et de la bonté de Jésus et il nous paraît bien logique et normal qu'il veuille demeurer, désormais, avec Lui. Or, de façon assez sèche l'évangile nous dit que Jésus ne le lui accorda pas, au contraire, Il le renvoya assez clairement chez lui en lui disant : "Retourne chez toi, auprès des tiens, et rapporte-leur tout ce que le Sei­gneur a fait pour toi dans sa miséricorde."

C'est sur cet "envoi" du Christ qu'il nous faut réfléchir un instant. La mission qui nous est demandée, c'est le Christ qui nous la donne, ce n'est pas nous qui la choisissons. Le Christ seul est Seigneur, seul Il en a l'initiative. Et ce que nous pourrions nous-même décider, parce que cela nous semble l'idéal ou le mieux, est peut-être en contrariété avec ce que le Seigneur veut pour nous. Il renvoie donc cet homme "chez lui". C'est d'ailleurs un élément assez constant dans l'ensemble de l'évangile, et spécialement chez Marc, où les malades, les paralytiques, les lépreux sont renvoyés chez eux pour qu'ils puissent parler aux autres de ce qui leur est arrivé.

Ici la mission qui est spécialement confiée à cet homme guéri, c'est d'aider ses compatriotes à pas­ser de l'étonnement d'un fait divers à une compréhen­sion plus intérieure de ce qui s'est passé. Il est dit un peu plus haut que "les gardiens des porcs sont venus annoncer dans la ville ce qui s'était passé" et tous les gens sont sortis des fermes pour "voir" ce qui s'était passé, et ils étaient transis de peur. C'est à ces gens-là que Jésus renvoie le possédé guéri, pour que, en ra­contant ce qui s'est passé dans son cœur, pour qu'en rendant témoignage à l'efficacité de la miséricorde extraordinaire de Dieu, les autres puissent passer d'une vision purement extérieure de l'événement à une compréhension intérieure, c'est-à-dire à la reconnais­sance de la présence du Seigneur qui vient guérir le cœur, qui vient restaurer l'être en sa pureté originelle. C'est à cela que cet homme guéri est renvoyé : faire passer ses compatriotes d'un système de communica­tion de fait divers à une découverte plus intérieure qui doit les amener un jour à la communion, c'est-à-dire à demeurer, eux aussi, avec le Christ.

C'est probablement cela le but et le sommet de ce récit dans l'évangile de saint Marc : l'urgence, soulignée par le Christ, de proclamer cette Parole, de divulguer la nouvelle. C'est vrai que nous ne pouvons pas convertir les autres, cela n'est pas en notre pou­voir, et Dieu merci, car si nous pouvions convertir les autres, peut-être que nous aurions la tendance de les convertir à nous-mêmes, ce qui serait parfois assez catastrophique. Mais ils doivent être convertis au Sei­gneur Lui-même et seul le Seigneur peut convertir les cœurs, guérir les corps pour que la personne puisse vivre avec Lui. Ce qui nous est demandé c'est de pré­parer le chemin, de préparer le terrain pour que les autres puissent éventuellement, un jour, entendre la Parole que nous-mêmes avons entendue, puissent vivre la transformation que nous-mêmes sommes en train de vivre par l'efficacité de la Parole du Seigneur.

Et cela c'est un ordre, c'est une mission in­contournable que Jésus a laissée à son Église. Cette guérison est arrivée au moment où Il a quitté le pays des Géraséniens pour partir, pour traverser le lac. Et l'on pourrait dire que le Christ a quitté le territoire terrestre où Il était venu, et Il a laissé à ses disciples, à ceux qu'Il a guéris, le devoir, le pouvoir de transmet­tre cette Parole, d'annoncer cette Parole et de la divul­guer. Comme si, désormais, il y avait une rencontre de Dieu qui était rendue possible pour les hommes par le témoignage des chrétiens, de ceux qui l'ont ren­contré. Et au fond, c'est cela peut-être une dimension importante de notre façon de vivre avec le Christ, car cet homme guéri voulait rester avec Lui et Jésus l'a renvoyé aux autres. Mais avoir le souci de faire que les autres puissent rencontrer le Christ, c'est déjà une façon extrêmement noble, extrêmement belle d'être avec le Christ, car on est avec le Christ non pas uni­quement pour soi, mais aussi pour les autres, afin qu'eux-mêmes soient, un jour, avec Lui.

C'est ainsi que ces gens du territoire sont pas­sés de la peur, de la crainte, à l'étonnement et à l'ad­miration. C'est vrai qu'aujourd'hui beaucoup d'hom­mes, de femmes ont encore peur d'une certaine image de Dieu et craignent d'entrer dans cette vie de Dieu à cause des exigences qu'elle impose et qu'elle de­mande. Cependant il faudrait que par notre parole très simple, par notre exemple modeste, ils puissent passer de la peur à l'admiration, et un jour peut-être que leur cœur s'ouvrira à cette Parole du Christ qui viendra les transformer eux aussi.

C'est ainsi que l'évangile de saint Marc nous fait méditer sur ces commencements, sur cette trans­mission de la bonne nouvelle qui est donnée par les disciples à ceux, que le Christ a quittés lorsqu'Il a changé de territoire.

Que cet évangile nous rappelle donc que la Parole dont nous venons d'être nourris, que l'eucha­ristie que nous célébrons nous guérit profondément, mais aussi nous donne cette possibilité urgente de dire aux autres ce que le Christ a fait pour nous, afin qu'un jour ils puissent accueillir dans leur vie cette même parole de bienveillance et de salut.

 

AMEN