BON MAÎTRE !

Est 4, 20-24 ; Mc 10, 17-22

(17 juin 1986)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

et épisode nous est raconté aussi par Matthieu et Luc, mais Marc lui, ajoute quelques notes particulières. La première c'est cette réponse un peu déroutante de Jésus. Quand ce jeune homme l'aborde en lui disant : "Bon Maître !" Jésus lui dit : "Pourquoi m'appelles-tu Bon ? Dieu seul est bon." Au premier abord il semblerait que Jésus se défend d'être Dieu, renvoyant ce jeune homme à un Autre que Lui.

En fait il est bien évident que ce jeune homme de passage qui, apparemment, rencontrait Jésus pour la première fois n'avait pas encore reconnu en Jésus le Fils de Dieu, Dieu venu sur la terre, ce que les apôtres eux-mêmes ont mis si longtemps à comprendre. Aussi bien la réponse de Jésus s'adresse à quelqu'un qui, en pouvant pas savoir, ne pouvant pas encore compren­dre qu'Il est Dieu, lui attribue par politesse ou pour attirer la bienveillance de son interlocuteur, lui attri­bue un qualificatif que Jésus redresse. Jésus renvoie ce jeune homme à la vraie source de toute bonté. Puisque ce jeune homme lui demande ce qu'il faut faire pour avoir la "vie éternelle", donc ce qu'il faut faire pour être bon, pour être rempli de cette bonté qui est la même chose que la vie, Jésus le renvoie à la source de la vie. "Il n'y a que Dieu qui soit bon !" Si tu veux avoir la vie, il faut aller à la source de la vie. Si tu veux agir selon le bien, il faut t'adresser à Celui qui est le bien. Si tu veux que ta vie soit bonne, il faut avoir recours à la source de toute bonté.

Déjà par cette première parole Jésus met tou­tes choses à leur place. C'est en fonction de Dieu et non pas en fonction de quelque autre principe, une loi à observer, des commandements à accomplir, c'est en fonction de Dieu, source personnelle de la vie et de la bonté que se détermine notre vie. Et puis, une autre notation plus troublante, plus belle. Après que Jésus ait renvoyé cet homme à l'observance des préceptes de la Loi, quand ce jeune homme lui dit : "Tout cela je l'observe depuis ma jeunesse", mais j'attends quel­que chose d'autre, je sens qu'il ne suffit pas d'observer préceptes et commandements, il faut aller plus loin, à ce moment-là Jésus le regarde et "Il l'aime" non pas que Jésus ne l'ait pas aimé auparavant, bien entendu. Jésus aime tous les hommes. Pourtant cette notation veut bien dire quelque chose de particulier.

Il y a eu, à ce moment-là une communication plus profonde, plus personnelle entre Jésus et ce jeune homme. Devant ce désir d'aller plus loin que la lettre, d'aller plus loin que la morale, de dépasser ce qui est simplement prescription, ce qui est obligation, devant ce désir authentique d'une vie qui soit plus profonde, d'un contact qui soit plus personnel, Jésus l'aime d'une façon exceptionnelle, particulière, unique. Il y a comme un contact qui s'établit à la plus grande pro­fondeur entre Jésus et ce jeune homme. Et alors Jésus va lui proposer ce qui n'est pas autre chose que les commandements, non pas un commandement nou­veau à ajouter aux autres, mais ce qui est la racine même de toute vie, ce qui est au-delà des comman­dements, ce qui leur donne leur sens, ce qui les trans­figure et les transforme : "Abandonne tout et suis-Moi ! Si tu veux être parfait, viens et suis-Moi. !" Et Jésus va alors découvrir indirectement, implicitement ce qui est son mystère. Si pour être parfait il faut suivre Jé­sus, c'est bien parce que Jésus est, d'une manière uni­que, proche de Dieu. Il n'affirme pas explicitement sa divinité, Il la laisse entendre.

Le bonheur, c'est de suivre Jésus. La vie c'est d'être avec Jésus. Si Dieu est source de la vie, source de toute bonté, le fait d'avoir la vie en suivant Jésus c'est bien que Jésus a quelque chose d'unique, a une relation unique avec Dieu, c'est bien qu'Il est d'une manière exceptionnelle, présence de Dieu dans notre vie.

Et alors il ne s'agit plus d'observer ceci ou cela, de faire ceci ou cela, il ne s'agit plus d'actions à accomplir ou de vices, de défauts ou de péchés à évi­ter, il s'agit de tout autre chose. Jésus se place et invite ce jeune homme à un autre niveau. L'essentiel n'est pas de faire ceci ou cela, mais de l'aimer assez pour le suivre, c'est-à-dire pour partager sa vie. "Si tu veux être parfait, suis-Moi !" Marche avec Moi, sois près de Moi. Deviens mon disciple, mon ami, mon sem­blable, partage tout ce qu'est mon existence. Et pour cela il faut m'aimer, se laisser aimer par Moi, il faut entrer dans cette intimité entre toi et Moi qui suppose que tu laisses tout le reste. Non pas parce que tu le méprises, non pas parce que le reste n'a pas d'intérêt, mais parce que ce que je te propose va si loin et si profond que tout le reste disparaît. "Va, vends tout ce que tu as. Distribue-le. Donne-le". Partage et puis quand tu n'auras plus rien que Moi seul, viens et suis-Moi ! A ce moment-là, nous marcherons l'un avec l'autre et tu auras en partage Moi-même, ma présence, mon amitié, mon chemin, cette route partagée.

Cette parole de Jésus, à travers ce jeune homme, s'adresse à tous, à chacun d'entre nous. Si nous ouvrons notre cœur à cette invitation, si nous savons l'entendre, Il ne commence pas par dire cela. Au début Il propose un certain style de vie : "Tu ne tueras pas ! Tu ne commettras pas d'adultère ! Tu ne voleras pas ! Tu ne mentiras pas !" Il propose une certaine morale, mais si notre cœur laisse se creuser en lui un désir plus profond, si nous acceptons d'en­tendre cet appel qui nous attire au-delà de la simple observance des commandements, alors Jésus nous dit : Si tu veux vraiment être heureux, "si tu veux être parfait" abandonne tout et viens avec Moi.

Le cœur de l'appel du Christ, le cœur de la vie avec le Christ, ce n'est plus un certain nombre de cho­ses à faire, c'est Lui, c'est de nous attacher à Lui. Et à ce moment-là tout prend sa place, c'est-à-dire une place seconde, une place relative, tout est situé relati­vement au Christ. C'est pourquoi tout est à abandon­ner, non pas à délaisser de façon définitive, mais à référer au Christ, à mettre en seconde place par rap­port à Lui. Il n'y a plus que Lui, et c'est cela le bon­heur et c'est cela l'appel qu'Il adresse au fond du cœur de chacun d'entre nous.

Si nous voulons vraiment être heureux, si nous voulons vraiment avoir la vie, il faut préparer notre cœur à entendre cette parole du Christ, à rece­voir de regard du Christ : "Il le regarda et l'aima!" le Christ nous regarde. Il nous aime et Il est prêt à nous aimer de cet amour unique qui nous appelle à le sui­vre Lui seul et à tout abandonner pour Lui. Ce n'est pas réservé aux religieuses, ce n'est pas réservé aux prêtres ou à ceux qui ont une vocation spéciale, c'est à chacun d'entre nous que cet appel est adressé. Le Christ est au cœur du monde et au cœur de notre vie. Et au plus profond de cette vie, au plus profond de notre être, Il nous adresse cet appel : Si tu veux, je peux être tout pour toi. Alors tu laisses tout et tu viens, et tu me suis.

 

AMEN