L'ESPRIT D'ENFANCE
Est 4, 17-20 ; Mc 10, 13-16
(16 juin 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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'esprit d'enfance, tel qu'il nous est évoqué à travers le passage que nous venons d'entendre, n'est pas une sorte de prétexte pour laisser l'homme appelé au Royaume de Dieu, le chrétien, dans une sorte d'infantilisme permanent. Peut-être que parfois on a abusé de ces textes pour laisser penser que plus les gens étaient naïfs, plus ils étaient simplets, moins ils se posaient de questions et surtout moins ils en posaient, plus il serait facile pour eux de faire leur salut. Je crois que cela a quelque chose de déshumanisant et si, à partir du dix-huitième siècle, il y a eu parfois tellement de questions ou de réticences vis-à-vis d'une certaine conception de l'Église, c'était surtout parce qu'il y avait eu des abus dans le sens contraire.
Mais l'esprit d'enfance est défini par le Christ par rapport au Royaume de Dieu, et c'est cela qui est important. Pour accueillir le Royaume de Dieu, il faut avoir un cœur d'enfant. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire qu'à la racine même de notre liberté, nous sommes des enfants, c'est-à-dire des êtres capables d'accueillir la vie et la présence de Dieu. La plupart du temps, lorsque nous regardons l'histoire de notre cœur et de notre liberté, la racine même ne peut que nous échapper car le plus souvent nous voyons notre liberté comme cet acte par lequel, petit à petit, nous nous façonnons nous-mêmes, nous nous créons nous-mêmes, cet acte par lequel nous dominons le monde, nous faisons notre place au soleil. Mais est-ce que c'est cela la racine même de notre cœur et de notre liberté ? Qu'est-ce qui fait que lorsque nous regardons un enfant notre cœur est toujours attendri ? Ce n'est pas simplement parce que nous-mêmes nous voudrions retomber en enfance, mais c'est précisément parce que dans l'attitude et le regard de l'enfant, nous devinons, sans bien trop savoir comment ni pourquoi, qu'il y a à la racine de cet être une capacité d'accueil de Dieu, une capacité d'accueil du Royaume, qui va ensuite se manifester, s'ébaucher jour après jour par des actes de liberté, un certain nombre d'efforts, une sorte de discipline personnelle, et aussi tous les actes de générosité et de charité qui devront normalement tisser le cœur de notre rencontre avec Dieu et avec nos frères. Mais s'il n'y avait pas, à la racine même, cette capacité toute simple d'accueillir l'autre, de se laisser fasciner par la présence de Celui qui aime, effectivement s'il ne restait pas quelque chose de cette enfance-là dans le cœur de chacun d'entre nous, nous serions voués à une sorte de solitude qui ne pourrait finir que par le désespoir.
Quand nous voyons un être en face de nous, il faut toujours regarder l'enfant qui est en lui, c'est-à-dire cette capacité qu'il a d'accueillir la présence des autres et ultimement la présence de Dieu. La plupart du temps c'est parce que nous ne nous regardons pas assez les uns les autres dans cette attitude de l'enfance, dans cette capacité d'accueil, que nous nous bouchons le chemin de la compréhension du cœur de l'autre et que nous nous bouchons aussi le chemin de la compréhension de notre propre histoire et de notre propre liberté. Ceci non pas par je ne sais quel désir régressif ou par le souhait un peu inconscient de guérir quelque blessure affective, mais plus radicalement parce qu'il s'agit là de la racine même de notre être. Dieu nous a faits capables de Lui et capables du Royaume, et ce n'est que dans la mesure où nous sommes capables simplement d'être en face de Lui comme accueil de sa grâce qu'effectivement nous pouvons grandir.
AMEN