LA COMPASSION

Est 2, 2-7+16-18 ; Mc 9, 14-29

(10 juin 1986)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

L

e mystère de la compassion, cela ne veut pas dire se pencher avec charité et un cœur bien­veillant et ouvert sur la souffrance des autres, mais cela veut dire souffrir avec. Lorsque Jésus demande au père de ce démo­niaque : "Depuis combien de temps cela se produit-il ?" ce n'est pas que Jésus, comme un médecin, ait be­soin d'établir un diagnostic précis afin de savoir comment procéder pour expulser ce démon. De fait l'évangile que nous venons d'entendre regorge de dé­tails assez précis sur un plan clinique, il s'agit effecti­vement de l'épilepsie, et l'on se demande finalement pourquoi Jésus pose une nouvelle question comme s'il avait besoin de cet élément supplémentaire pour gué­rir cet enfant.

Compassion signifie "souffrir avec" et j'ai le sentiment qu'à travers cette espèce de colère que nous pouvons lire sur les traits de Jésus c'est parce qu'Il a, à l'avance, constaté l'immense champ de ruines qui est le fruit du manque de foi. Il y a en nous, en raison de ce manque de foi, comme une place vacante, comme un trou. Nous sommes tout prêts à croire, mais il manque ce petit quelque chose qui fait tout, que nous ayons la foi, et ceci laisse comme un champ libre à l'action du mal, à l'action de Satan, à l'action de tous les démons. Non pas que nous n'ayons pas la foi, par le baptême s'est créée en nous cette immense place, a été élaboré ce champ qui a reçu la semence même de Dieu. Mais imaginez un instant que ni le soleil, ni le vent, ni la pluie n'aient rien fait pousser et que le champ est comme à l'origine : il n'y a rien, c'est donc finalement une place vide dont aussitôt les démons peuvent s'emparer.

Quand Jésus pose cette question au père, c'est qu'Il a mesuré, avant tous les hommes, et bien mieux que les disciples, le désastre, c'est-à-dire non pas qu'Il découvre et comprend la souffrance. En fait Il coïn­cide avec, Il est déjà présent au sein même de ce champ de ruines. Comme le dirait un exégète : "Il passe sa vie dans les parties les plus douloureuses de l'humanité." Nous ne serions pas capables de vivre sous ce même regard de Jésus et de constater avec Lui cette ruine. Il y a là un vertige, le vertige même du mal, que nous ne pouvons pas réellement comprendre. Et lorsque nous voyons quelqu'un souffrir, quelqu'un qui est malade, que ce soit d'une souffrance physique ou d'une souffrance morale, il ne nous est pas possible d'être vraiment dans le mystère de la compassion, car ce serait pour nous mourir que de constater, dans le regard même de Jésus, cet immense abîme qui est le fruit de la souffrance et du mal.

Nous en éprouvons quelque soupçon lorsque nous souffrons nous-mêmes, et nous pouvons consta­ter à ce moment-là l'immense champ que constitue cette place laissée par ce manque de foi. Attention de ne pas nous culpabiliser trop vite, de dire : "C'est par mon manque de foi que je vais souffrir!" Il y a là un mystère profond, et la question de Jésus nous y ouvre. Alors restons de façon humaine comme au seuil de ce mystère et laissons le Christ Lui-même, par son action sur nous, compatir, c'est-à-dire venir au sein même de notre champ de souffrance, au sein même de notre humanité, prendre en main et prendre sur Lui cette souffrance. Ne faisons pas comme si nous étions ca­pables de soulager cette souffrance, comme l'ont cru les disciples. Et c'est pour cela que les disciples po­sent la question :"Comment se fait-il que nous, nous n'avons pu expulser ce démon ?" Ils ne le peuvent car ils ne peuvent contempler vraiment la réalité même du mystère de la souffrance ou du mal, de ce désastre réalisé dans le cœur de chaque homme.

Sachons simplement qu'il y a là comme une place vacante et que plus la place est grande, c'est-à-dire plus notre désir d'aimer Dieu est grand mais moins nous posons les actes pour l'aimer, plus le dia­ble et le démon peuvent s'en emparer. Je crois que nous touchons là ce que signifie vraiment Jésus sur la croix. J'entends souvent les familles qui accompa­gnent les souffrants dire : "Le Christ n'a souffert que quelques heures sur la croix, mais mon mari, mon enfant, ma femme, mon père ont souffert des mois et des mois !" Cet évangile nous explique ce que signi­fie, avant même la croix et parce qu'il y a la croix au bout, la souffrance du Christ. Alors sachons recon­naître comme le dit Jérémie : "Je pleurerai toutes les larmes de mon cœur en voyant mon peuple partir en captivité." Laissons-nous atteindre par cette compas­sion qui est vraiment la façon dont le Christ vient nous sauver.

 

AMEN