GÉMISSANT DU FOND DE SON ÊTRE
Jc 5, 1-6 ; Mc 8, 11-21
(3 juin 1986)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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'évangile nous donne souvent de ces notations précieuses et apparemment secondaires, mais qui nous entraînent assez loin dans le cœur du Christ, comme celles que nous venons d'entendre au moment où les pharisiens mettent Jésus à l'épreuve : "Gémissant du fond de son être, Jésus leur répond car cette génération a demandé des signes."
Jésus est atteint profondément en son cœur, en son âme, en son amour, par cette incrédulité de ceux qui l'entourent, par ce manque de foi des pharisiens qui cherchent toujours à lui poser des problèmes, à le faire trébucher. Il est atteint aussi dans son cœur par ce manque d'intelligence des disciples qui interprètent toutes ses paroles au ras de l'expérience. Et quand Il leur dit de se méfier de se méfier "du levain d'Hérode, du levain des pharisiens", ils croient qu'Il leur fait des reproches parce qu'ils ont oublié de prendre des pains. Et Jésus est obligé de leur dire : "Ne vous souvenez-vous pas, en ce qui concerne le pain du corps, s'il vient à manquer, je suis assez puissant pour vous en donner, comme je l'ai fait au désert, le jour où il y avait cinq mille hommes, et le jour où il y en avait sept mille. Et chaque fois n'avez-vous pas mangé tout votre saoul ? Donc ne vous souciez pas de ces interprétations terre à terre de mes paroles".
Jésus souffre de ce manque de foi, de cette incompréhension des disciples comme aussi de ce mauvais esprit et de cette hostilité qu'Il trouve chez les pharisiens. Quand Jésus parlait du levain des pharisiens ou du levain de ce potentat qu'était Hérode, le levain signifie le vieillissement. A l'époque de Jésus, on faisait lever la pâte avec un peu de pâte ancienne, qu'on avait prise sur la préparation de la veille. De ce fait le levain qui est utile pour faire gonfler la pâte, le levain était le symbole de ces choses vieillies et anciennes qui viennent se mêler aux choses nouvelles. Quand il s'agit de faire lever du pain, c'est pour un bien, pour un usage positif, mais cela devient symbole du vieillissement qui nous atteint. C'est pourquoi saint Paul dira : "Si nous mangeons des pains sans levain à la Pâque, c'est parce que nous sommes une pâte nouvelle, entièrement renouvelée, sans mélange de ce qui vient d'ailleurs, de ce qui vient du passé".
Jésus part de cette image pour fustiger cette sorte d'attachement aux traditions anciennes qui est vieillissement du cœur, vieillissement de la pensée, qui est contradiction au renouvellement de l'évangile. Donc si nous voulons être fidèles à l'évangile du Christ, si nous voulons être fidèles à la pensée du Christ, il faut que nous nous laissions sans cesse renouveler par l'annonce de son message. Il faut que nous ne soyons pas attachés à toutes sortes de pensées trop humaines ou d'objections trop tirées de la raison des hommes, ou de trop d'habitudes qui viennent obscurcir l'élan de notre cœur, il faut que nous soyons spontanément dans la jeunesse sans cesse renouvelée de notre foi, prêts à répondre au Christ.
C'est dire que ce renouveau perpétuel que le Christ nous demande, doit être en nous une jeunesse, une jeunesse de la foi, une jeunesse de l'Église, comme saint Charles Lwanga et ses compagnons qui, dans la ferveur de leur conversion nouvelle, dans la ferveur et l'élan de leur jeunesse, n'ont pas hésité à se lancer à la suite du Christ, il y a exactement cent ans cette année. Cette jeunesse de l'Église doit toujours être vivante dans notre cœur et nous devons nous laisser renouveler incessamment par la Parole de Jésus. Quel que soit notre âge, et même s'il y a longtemps que nous sommes chrétiens, et même si nous avons l'impression que l'évangile est une parole ressassée, dont nous avons l'habitude, qui ne nous étonne plus, il faut que nous nous laissions atteindre assez profondément pour qu'elle nous renouvelle quand même. Il faut, par-delà les mots souvent entendus, retrouver cette vigueur, cette ferveur, cet élan qui est au cœur de la Parole du Christ pour que la Parole du Christ nous atteigne vraiment au centre de notre vie, afin que nous nous laissions remettre debout, remettre en marche, que nous nous laissions remettre en question par cette parole de Jésus.
Ne soyons pas de vieux chrétiens, ne soyons pas des chrétiens par habitude, ne venons pas ici simplement parce que nous le faisons chaque jour. Que chaque fois que nous recevons le Christ, chaque fois que nous rencontrons le Christ, ce soit comme au premier jour, que ce soit quelque chose d'absolument neuf et qui, par conséquent, puisse renouveler notre vie, notre action, notre cœur. Que cette eucharistie soit donc pour nous comme pour les saints martyrs de l'Ouganda, source de jeunesse, de renouveau, de vie spirituelle toujours pleine d'ardeur et de ferveur.
AMEN