VEILLEZ !

Ap 14, 1-7 ; Mc 13, 33-37

(20 novembre 1985)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

C

 

e passage de l'évangile de saint Marc fait partie du discours apocalyptique de Jésus et prend la suite des passages de saint Luc que nous avons lus les jours précédents. Le Christ vient de dire que personne ne peut savoir l'heure du retour du Seigneur. Personne ne connaît cette heure sinon le Père. Par conséquent il est inutile de faire des hypo­thèses ou des supputations sur cette heure du retour et il en tire cette conclusion : "Veillez car vous ne savez ni le jour ni l'heure ! Veillez à tout instant car mon retour est imminent."

Vous remarquerez que le Christ dit : "Veillez, car vous ne savez pas quand le Maître reviendra, que ce soit le soir ou à minuit, ou au chant du coq, ou quand le jours se lève." Il n'envisage pas l'hypothèse que le retour du maître ait lieu dans la journée. Les différentes avancées sont toutes au cours de la nuit, soit au début de la nuit, le soir, soit à la fin de la nuit, soit au courant de la nuit. Les premiers chrétiens ont toujours pensé effectivement que le retour du Christ aurait lieu pendant la nuit. Probablement, certainement même parce qu'ils pensaient que le retour du Christ serait l'achèvement, l'accomplissement de la Pâque, et que comme le Christ est ressuscité pendant la nuit, de même Il reviendrait au cours de la nuit. Le Christ est ressuscité pendant la nuit, comme la sortie d'Égypte, la première Pâque avait eu lieu pendant la nuit.

La conséquence c'est qu'il faut veiller, veiller même au moment où c'est l'heure de dormir. Si le Seigneur reviendra pendant la nuit c'est parce que le monde est un monde de péché qui vit dans les ténè­bres. Et la venue du Christ, comme déjà sa Résurrec­tion, comme déjà la libération d'Égypte, c'est la lu­mière de la grâce qui se lève au milieu des ténèbres du péché. C'est pourquoi, pour les chrétiens, la veille n'a pas seulement une signification ascétique, on ne prie pas pendant la nuit simplement parce que c'est le moment où l'on aurait envie de dormir, et qu'il faut aller contre son instinct naturel, on veille dans la nuit pour une signification théologique, parce que nous guettons le moment où la grâce de Dieu va surgir au milieu de notre péché. On guette le moment où, comme un soleil spirituel, Dieu va venir illuminer ce monde qui est dans les ténèbres de l'erreur, de l'igno­rance, de la mauvaise volonté, de l'égoïsme et du pé­ché.

Les chrétiens persuadés ainsi que le Christ re­viendrait soit une nuit de Pâques, soit au moins en cette nuit de la Pâque hebdomadaire qu'est le diman­che, passaient cette nuit du samedi au dimanche à veiller. C'est l'origine de l'office des vigiles dont le nom signifie veillée. L'office des vigiles de la nuit du samedi au dimanche est le plus ancien office spécifi­quement chrétien, les autres heures ont été emprun­tées à la liturgie juive, prière du soir, prière du matin, prière des différentes heures de la journée. Mais cette veillée dans la nuit s'origine directement dans la nuit de la Résurrection du Christ. Chaque semaine les chrétiens passaient toute la nuit du samedi au diman­che à attendre le retour du Christ, en lisant l'Écriture, en chantant les psaumes, en chantant des cantiques. Et quand le matin, au moment où le jour se levait, le Christ n'était pas encore revenu, on célébrait l'eucha­ristie du dimanche qui était, non pas un substitut du retour du Seigneur, mais l'inauguration de ce retour du Seigneur et ne même temps la promesse que ce retour du Seigneur était toujours imminent, car l'eu­charistie c'est le commencement de repas de la béati­tude, du repas éternel, l'eucharistie c'est le festin des noces qui déjà commence, l'eucharistie c'est la Résur­rection du Christ qui vient, petit à petit, envahir ce monde, envahir notre propre chair pour préparer notre propre résurrection et la résurrection de tout l'univers. L'eucharistie ensemence nos corps, nos cœurs et le monde avec la chair ressuscitée du Christ qui, petit à petit, inaugure secrètement en attendant que ce soit de façon visible et éclatante le monde nouveau au milieu de ce monde ancien.

C'est donc la célébration la plus chère au cœur des chrétiens que cette Vigile du dimanche dans laquelle on attend dans la veille le retour du Christ et l'on commence dans l'eucharistie à célébrer ce retour qui déjà s'annonce et s'inaugure en nous. Vous ne l'avez peut-être pas remarqué, mais dans les Actes des apôtres, une des premières mentions de cette eucha­ristie dominicale, est celle où saint Paul célèbre l'eu­charistie "le jour du Seigneur" et qui tard dans la nuit prolonge son homélie, tant et si bien d'ailleurs qu'un jeune homme s'endort et tombe par la fenêtre, après quoi saint Paul descend et le ressuscite, puis il re­commence à parler, à rompre le pain et à partager l'eucharistie avec ceux qui étaient là. Nous avons là le témoignage de cette eucharistie dominicale primitive célébrée dans la nuit du samedi au dimanche.

Il faut donc que la célébration expresse des vigiles du dimanche ou encore cette célébration de l'office de nuit soit chère à notre cœur et que si nous ne pouvons pas participer effectivement, nous ayons, à défaut de nous trouver présent, cet esprit de veille, cet esprit d'attente, cet esprit de désir du retour du Christ, que nous soyons constamment orientés vers ce Christ qui vient, vers le Seigneur qui va venir prendre avec Lui, qui va venir transfigurer notre chair, notre vie et notre monde. C'est une des attitudes les plus fondamentales du chrétien que cette attente de Dieu.

Que l'eucharistie que nous allons célébrer et qui est l'inauguration du retour du Christ ravive en nos cœurs cette attente, ce désir et nous tourne tout entiers vers Jésus qui ne cesse de venir vers nous.

 

AMEN