SUIVRE LE CHRIST
Ep 6, 10-18 ; Lc 18, 18-30
(23 juillet 1984)
Homélie du Frère Michel MORIN
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V |
oilà donc un homme qui, à ses yeux du moins, était sage, saint et parfait. Depuis le début de sa vie, de sa jeunesse, il ne commettait pas d'adultère, il n'a tué personne, il ne volait pas, ne portait pas de faux témoignage, ne disait du mal de personne et honorait son père et sa mère, tant de choses que, probablement, nous ne faisons pas autant. Et cependant Jésus lui dit : "Tout cela c'est bien, mais il te manque une chose", la chose unique, la chose essentielle. Laquelle ? Celle de suivre Jésus, celle de s'attacher à sa personne, celle de l'aimer de tout son cœur, de toutes ses forces, de touts son âme, de ne pas mettre uniquement sa joie, sa fierté, dans l'accomplissement de la Loi, des commandements, mais d'abord et avant tout, dans la recherche du Royaume de Dieu, et le Royaume de Dieu c'est le cœur même du Christ qui nous aime, qui nous attire et qui nous attend.
C'est probablement parce qu'il a compris cela que le jeune homme est parti tout triste, car il avait de grandes richesses. Peut-être pas des richesses matérielles les biens de ce monde, mais sûrement cette richesse beaucoup plus intime, beaucoup plus profonde, et peut-être plus perverse encore, qui est l'attachement que nous avons à nous-mêmes. La richesse de ce garçon c'était d'être satisfait de sa foi, d'être heureux de l'accomplissement des lois, d'avoir une morale absolument parfaite. Mais cela, sans cet attachement intime, amoureux, indéfectible à la personne du Christ. Il accomplissait la Loi, tout en restant chez lui, à l'intérieur de sa maison, satisfait, content qu'il était de lui-même, sans se mettre véritablement en route pour suivre l'auteur de toute loi.
Lorsque Pierre dit : "Nous qui avons tout quitté, qu'est-ce que nous allons avoir ?" Voilà ce jeune homme riche, lui il est retourné chez lui, il a retrouvé sa femme, ses enfants, sa maison, ses biens, tandis que nous, nous t'avons suivi. Contrairement à ce qu'il a fait, nous avons fait ce que tu nous as demandé : "Qu'est-ce qu'on va avoir en plus ?" - "Vous n'aurez rien en plus.'' Ce que donne le Christ, ce n'est pas quelque chose d'autre, c'est, encore une fois, Lui-même. C'est cela ce "bien davantage" qu'il s'agit de recevoir en ce temps. Car c'est ce Christ qui est l'avantage unique qui prépare déjà en nous la vie éternelle.
Mais, ces paroles nous les prenons peut-être trop souvent en pensant aux moines, aux religieux, aux religieuses dont nous pensons qu'ils ont eux-mêmes tout quitté. C'est vrai d'ailleurs qu'ils ont suivi le Christ en répondant à son appel, ils ne l'ont pas forcément choisi eux-mêmes, ils le font pour répondre à l'appel du Christ : "Viens et suis-Moi !", peut-être que de leur propre cœur ou de leur propre tempérament, ils auraient préféré faire autre chose, mais il faut faire attention de ne pas appliquer cet évangile uniquement aux moines, aux religieux ou aux prêtres. Il n'y a pas dans l'Écriture des paroles réservées aux uns et qui ne devraient pas toucher les autres, cela c'est un peu de la casuistique qui est assez arrangeante pour soi-même puisqu'on dit : cela n'est pas fait pour moi, c'est pour les moines. C'est un peu facile !
Tout le monde est appelé à chercher, dès aujourd'hui, le Royaume de Dieu. Les uns c'est en se séparant visiblement, matériellement des biens de ce monde, des biens matériels ou de ces biens encore plus beaux, encore plus bons que sont la famille l'épouse ou les enfants. Mais chacun est appelé, d'une façon ou d'une autre, à quitter quand même les biens qu'il a, la femme qu'il a ou les enfants qu'il a, de la façon suivante : en essayant de vivre avec eux, dans la bonté de Dieu, car Dieu seul est bon ! Ce que nous avons nous-mêmes, ce que nous faisons est toujours marqué par le péché, par l'égoïsme, par le plaisir, par cet instinct de possession, d'appropriation. Et il peut arriver de vivre avec sa femme, avec ses enfants ou avec ses biens de cette façon-là. Et à ce moment-là, nous ne cherchons pas le Royaume de Dieu, puisque ce que nous cherchons c'est nous-mêmes, c'est notre propre joie, c'est notre propre satisfaction c'est notre propre contentement, comme le faisait le jeune homme riche, tout en accomplissant extérieurement les commandements de Dieu. Il y a une façon de vivre avec ce que Dieu nous donne qui est une façon égoïste, qui est-une façon pécheresse. Il y a une autre façon de vivre avec ce que Dieu nous donne, ou avec ce qu'Il nous enlève, où nous redonnons à Dieu ce qu'Il nous a donné, où nous nous réjouissons de ce qu'Il nous a donné, où nous le cherchons, Lui d'abord et son Royaume avant de nous chercher nous-mêmes et de nous enrichir pour notre propre compte, de biens matériels, moraux ou spirituels.
Que la prière, l'exemple, l'enseignement de saint Jean Cassien, renouvelle dans notre cœur cette certitude que ce qui n'est pas possible, humainement, ce que je viens de dire, Dieu peut le faire en nous. A condition que nous ne soyons pas seulement attachés à faire quelque chose, mais à Lui donner ce que nous sommes, ce que nous vivons, car, de toute façon, nous avons tout reçu de Lui, et tout doit revenir vers Lui. C'est ainsi que sera engendré en nous ce Royaume de Dieu, dès aujourd'hui, ce Royaume où nous pourrons puiser toute notre joie, toute notre espérance et recevoir, un jour, cette vie éternelle qu'Il est Lui-même.
AMEN