JÉSUS LE REGARDA ET L'AIMA
Ep 1, 3-14 ; Mc 10, 17-22
(12 juin 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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e passage de l'évangile de saint Marc est très important pour notre vie personnelle Il comporte une notation que les autres évangélistes ne nous donnent pas. Quand ce jeune homme est venu demander à Jésus ce qu'il faut faire et qu'il lui répond : "Tous ces commandements je les ai observés depuis ma plus tendre enfance", Saint Marc nous dit : "Jésus le regarda et Il l'aima." Non pas qu'il ne l'ait pas aimé auparavant, mais cela nous indique incontestablement un amour de prédilection, une relation particulière assez nouvelle qui, à ce moment-là, s'instaure entre Jésus et ce jeune homme qui vient vers Lui.
Il y a un échange profond, intime et intense. Pourtant, quand Jésus lui dit : "Une seule chose te manque. Vends tout ce que tu as et suis-Moi !" le jeune homme s'éloigne tout triste parce qu'il n'avait pas le courage de vendre tout ce qui lui appartient pour avoir Jésus comme seul bien.
Je crois que cela est très important pour notre vie intérieure. Certes, je crois que le Seigneur nous a rencontrés. Nous tous qui sommes là, nous pouvons dire que Jésus a fixé son regard sur nous et nous a aimés. Il nous aime d'ailleurs présentement. Jésus nous a aimés, Jésus nous aime de cet amour de prédilection, de cet amour unique qui n'est pas une sorte de bienveillance universelle, un peu passe-partout, qui s'adresserait à tout le monde et à personne en particulier. Jésus nous aime chacun d'un amour unique. Mais cela ne veut pas dire que nous sommes assurés d'être sauvés. Ce n'est pas parce que Jésus nous a regardés et nous a aimés que, automatiquement, nous sommes sauvés. Car l'amour est réciproque et ce que le jeune homme n'a pas su faire, c'est considérer que Jésus était unique et qu'il suffisait. S'il s'en est allé tout triste c'est parce qu'il voulait avoir Jésus et d'autres choses encore. Il voulait garder tous ses biens auxquels, sans doute, il était attaché. Et si son cœur était si fortement attaché à tous ces biens, c'est qu'il n'était pas uniquement attaché au Christ Jésus. Il ne savait pas qu'il avait le courage de répondre à cet amour unique que le Christ avait pour lui par un amour unique lui aussi qui, en quelque sorte, aurait rendu tout le reste inutile ou secondaire.
C'est pourquoi pour être sauvé, il faut entrer dans l'amour. Certes, c'est l'amour seul qui nous sauve et c'est l'amour de Dieu qui, seul, a la possibilité de nous sauver. Mais cet amour de Dieu n'est pas unilatéral. Dieu nous aime pour nous apprendre à aimer. Dieu nous aime pour établir entre lui et nous cette réciprocité profonde, définitive, intense de l'amitié unique qu'il nous propose mais qu'il ne veut pas nous imposer et Il attend un geste de réponse, une parole de réponse. Ce n'est pas là une exigence impitoyable de la part de Dieu. Ce n'est pas, de la part de Dieu, vouloir rejeter ceux qui n'ont pas la force de répondre à son amour, mais c'est simplement la vérité de la nature profonde des choses et des êtres. Rien ne s'établit que si nous entrons jusqu'au bout dans cet amour de Dieu. Et cet amour de Dieu qui d'abord se déverse du cœur de Dieu sur nous, il faut aussi qu'il remplisse notre cœur, qu'il le remplisse suffisamment pour que nous puissions répondre à cet amour. Cette exigence de Dieu, c'est un immense honneur qu'Il nous fait. Dieu ne se contente pas de nous aimer puis de nous embrigader à sa suite. Il veut que nous entrions dans le mystère de son bonheur qui est, précisément, cet amour qu'Il a pour nous, cet amour que le Père a pour le Fils cet amour qui est le secret profond de Dieu et de toute chose. Nous ne pouvons être sauvés que si nous apprenons à aimer, et si nous apprenons à aimer avec cette totalité, cette profondeur, cet absolu, dont Dieu seul est capable et dont Il nous rend capables par la communication de son amour.
Il faut que nous sachions ouvrir notre cœur à l'infini de l'amour de Dieu, et c'est seulement quand notre cœur sera vraiment entré dans ce mystère que nous serons sauvés. Jusque-là nous sommes en marche. Rien ne dit que ce jeune homme, ensuite, n'est pas revenu. Dieu ne se contente pas d'un appel. Il ne cesse, jour après jour, de nous appeler à nouveau. Donc ce n'est pas une unique rencontre. Encore faut-il que, à un moment ou à un autre, cette rencontre avec le Christ aille jusqu'au fond de nous-mêmes, jusqu'au fond de notre cœur pour, véritablement, toucher le fond de notre être et nous apprendre à répondre avec autant d'amour que le Christ en a pour nous.
AMEN