COMME UN ENFANT

1 P 4, 7-13 ; Mc 9, 30-37

(2 mars 1984)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Simplicité de l'enfance

C

 

e passage d'évangile fait partie de ce tournant où Jésus commence à annoncer sa Passion et où Il va prendre le chemin de Jérusalem. C'est aussi le moment où Jésus prend ses disciples à l'écart pour les enseigner d'une manière plus profonde sur le Royaume de Dieu, sur sa mission et sur sa Pâque. C'est à propos de cette Pâque que Jésus va insister, auprès de ses disciples, sur ce service qui est finalement le résumé de ce que Jésus est venu faire sur la terre et de ce qu'Il donne comme mission à accomplir à ses apôtres. Etre les serviteurs de tous car, dans l'évangile, dans l'Église, c'est le service qui est la plus grande des œuvres à accomplir, et le plus grand honneur c'est d'être le serviteur des autres. Jésus nous dit ailleurs : "Je ne suis pas venu pour être servi mais pour servir et sonner ma vie en rançon pour la multitude." C'est ce qu'Il accomplira dans sa Pâque. Le service des frères, le service des autres c'est le sens profond de notre réalisation quotidienne, de notre participation quotidienne à la Pâque de Jésus.

Mais dans le passage d'aujourd'hui, ce qui arrête plus particulièrement notre regard, c'est cette parole du Christ au sujet des enfants. Saint Marc est le seul qui nous signale ce geste de tendresse de Jésus qui, prenant ce petit enfant, l'embrasse et le met au milieu de ses disciples. A deux reprises, quand Jésus abordera des enfants saint Marc nous dira qu'Il les embrasse et qu'Il les bénit. Si Jésus manifeste ainsi, non seulement que cet enfant doit être un exemple à suivre, qu'il y a comme une connivence une familiarité particulière, une complicité spéciale entre Lui et les enfants, c'est que, effectivement, l'enfant est révélation du mystère de Dieu, de ce mystère de service. Car si Jésus se fait le serviteur et s'Il nous invite à être serviteurs les uns des autres, c'est parce qu'Il nous invite à ce dépouillement de nous-même, à cette simplification de nos rapports avec nous-même dont les enfants sont pour nous le signe et l'exemple.

Se mettre au service des autres c'est d'abord s'oublier soi-même. Souvent, si nous ne savons pas être serviteurs les uns des autres, c'est parce que nous sommes d'abord très préoccupés de nous-mêmes, de nos propres problèmes et de nos propres difficultés et que cela occupe tout le champ de notre conscience. Bien souvent, la source de notre égoïsme, la source de notre péché, c'est d'abord notre complication intérieure. C'est parce que nous n'avons pas fait la paix avec nous-mêmes que nous rendons toute chose complexe, que nous nous perdons dans les méandres de notre vie intérieure et de notre personnalité qui est toujours, plus ou moins, en révolte ou en difficulté. Et cela absorbe toutes nos énergies et ne nous laisse pas disponible pour nous mettre au service de nos frères.

C'est pourquoi Jésus nous demande de devenir comme des enfants, c'est-à-dire de nous simplifier intérieurement, d'essayer de regarder avec un regard qui relativise les choses, toutes ces difficultés intérieures que nous accumulons, qui nous semblent si importantes, qui nous préoccupent tellement et qui, finalement, retournent notre regard sur nous-mêmes et nous détournent de la disponibilité à l'égard des autres. Etre comme des enfants, c'est d'abord être simple. Etre simple comme un enfant, ce n'est pas retomber en enfance, ce n'est pas être simpliste, ce n'est pas dire que tout va très bien alors que les choses sont difficiles. Etre comme un enfant, c'est, en réalité être comme Dieu, car Dieu est fondamentalement simple. Quand les théologiens, comme saint Thomas d'Aquin, essaient de soulever quelque chose du voile du mystère de Dieu, la première chose qu'ils trouvent à nous dire sur Dieu, c'est sa simplicité. La simplicité absolue de Dieu, non pas simplicité au sens où l'on dit qu'un benêt est un simple d'esprit, non pas non plus simplicité au sens où tout serait simplifié, mais simplicité au sens d'une sorte d'unité intérieure dans laquelle les complications sont ramenées à leur véritable mesure qui est souvent bien petite. Simplicité, c'est-à-dire d'avoir un regard unificateur, un regard qui ne se perd pas dans la complicité avec nos acrobaties intérieures et nos méandres secrets, mais un regard qui va à l'essentiel, qui va droit à ce qui est au cœur des choses. Les enfants ne font pas de psychologie ni d'analyse complexe. Ils demandent tout de suite : "Qu'est-ce que c'est ?" Ils vont droit au mystère des êtres et au mystère des choses. Ils ont les yeux ouverts sur le monde, sur le réel parce qu'ils ne sont pas en train de s'analyser eux-mêmes. Et c'est cela que Jésus nous demande, c'est cela qu'Il nous donne en exemple.

La prière, c'est retrouver ce qui est déjà inscrit au fond de nous-mêmes, la présence même de Dieu, dans son intimité, dans ce silence des profondeurs, dans cette nécessité vitale d'écouter la Parole de Dieu et de lui répondre, car toute l'histoire du salut ce n'est que ce dialogue entre Dieu et l'humanité.

Ainsi, frères et sœurs, ce carême qui s'approche, c'est celui de Dieu. C'est Lui qui nous appelle. C'est Lui qui trace le chemin. C'est Lui qui va donner la force de le parcourir, et c'est Lui, et Lui seul, qui en est le but ultime. Ce but, nous y parviendrons ensemble, si ce n'est de façon différente, au jour de la Pâque du Christ, au jour de sa mort et de sa Résurrection.

Tout à l'heure, dans l'évangile , à propos de la prière, du jeûne ou du partage, Jésus avait la même conclusion : "Ton Père qui voit dans le secret, te répondra !" Nous allons entrer en carême, c'est-à-dire dans la lumière de Dieu, nous allons répondre à Dieu par notre appel, appel à sa miséricorde, appel à sa tendresse, appel à son salut. Et Il nous répondra. Il nous donnera miséricorde, tendresse et salut.

Les Pères grecs aimaient à dire que notre âme, notre cœur, notre être était comme la mer, mais que nous sommes des mers à la surface très souvent agitée. Et, quand l'eau est agitée, la lumière du soleil ne pénètre pas jusqu'aux profondeurs et celles-ci restent dans l'obscurité. Entrer en carême, c'est se placer sous le soleil de Dieu. C'est ce soleil qui viendra nous pacifier, qui viendra nous remettre en communion avec nous-mêmes, avec les autres et avec Dieu, le jeûne, la prière, le partage, ce sont des synonymes de communion Ainsi, c'est dans la paix que nous pourrons retrouver ce calme, cette sérénité, cette tranquillité d'être sauvés malgré nos péchés.

Dans notre monde moderne, nous avons souvent besoin de prendre des bains de soleil ou des bains d'air pur. Dieu nous invite, pendant ces quarante jours, à prendre un bain au soleil de sa présence qui purifie et réchauffe, et dans l'air pur de son Esprit. Acceptons ensemble, aujourd'hui, d'ouvrir un peu ces fenêtres du jeûne, de la prière et du partage pour que se produise, en nous, cet appel d'air qui étendra le feu de la miséricorde de Dieu jusque dans les recoins les plus obscurs de notre vie.

 

AMEN