LA TRANSFIGURATION

1 P 1, 18-25 ; Mc 9, 2-13

(29 février 1984)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

La Transfiguration

C

 

et évènement de la Transfiguration est un tournant décisif dans la prédication de Jésus. Jusque-là, Jésus a guéri les malades. Les foules, surtout en Galilée où se passe cette première partie de son ministère, les foules sont venues auprès de Lui, accourant dans l'enthousiasme, disant : "Personne n'a jamais fait cela !". Les démons chassés des possédés criaient : "Nous savons qui Tu es, Tu es le Messie, Tu es le Fils de Dieu !" et Jésus les faisait taire car Il craignait que ce messianisme des foules soit différent du plan de Dieu, du salut par la souffrance et par la croix.

Mais voici que, maintenant, Jésus vient d'annoncer pour la première fois à ses disciples, quelle était l'issue de sa prédication messianique, qu'Il devait monter à Jérusalem. Et ce sera la deuxième partie de l'évangile, un sorte de montée comme en procession, une montée du Christ accompagné de ses disciples qui sont saisis de frayeur Mais Jésus, " fixant son regard sur Jérusalem ", prend la tête de leur marche. Il y a quelque chose de tragique, particulièrement dans l'évangile de saint Marc, dans cette montée du Christ vers Jérusalem. De plus en plus, Il va s'affronter aux chefs du peuple qui ne veulent pas reconnaître son message. Petit à petit va se resserrer cet étau qui se fermera sur sa Passion et sa croix. Et Jésus a décidé de faire comprendre à ses disciples qu'il ne s'agit pas d'une aventure grandiose au cours de laquelle Dieu viendrait dans la gloire pour racheter son peuple, pour le délivrer de ses ennemis, mais qu'il s'agit, en fait, d'un tout autre drame beaucoup plus intérieur, beaucoup plus mystérieux, celui dans lequel Dieu se fait le dernier, se fait le serviteur de tous, Dieu se met sous les pieds des hommes, pour être bafoué, pour être rejeté mais pour leur manifester ainsi l'infini, la profondeur, la totalité de cet amour, de ce don qui seul, peut sauver, non pas politiquement, mais spirituellement, profondément.

Et c'est au moment où Jésus commence ainsi à dévoiler en clair à ses disciples quel est le sens véritable de sa messianité, c'est à ce moment-là qu'Il prend avec Lui Pierre, Jacques et Jean et qu'Il leur manifeste sa gloire pour que, dans la Passion, qui va se préparer et se dérouler, ils puissent pressentir qu'il ne s'agit pas d'un échec sans lendemain, qu'il ne s'agit pas d'une défaite mais qu'il s'agit de la véritable victoire, que la gloire de Dieu se manifeste dans l'amour et dans l'amour donné, livré et non pas dans une gloire de forme humaine qui serait triomphale et extérieure.

Jésus prend avec Lui ses disciples et, sur la montagne, avec eux seuls, à l'écart, en secret, Il va leur faire entrevoir quelque chose du secret profond de sa divinité. C'est cela que signifie cette gloire qui, passagèrement, un instant, va resplendir sur son visage, sur son corps et même sur ses vêtements. Cette gloire qui va environner et envahir tout l'être humain du Christ comme signe de la divinité de Celui qui est le Fils (comme le dit la parole du Père), le Fils unique, Celui qu'il faut écouter, le Bien-Aimé du Père, cette gloire va aider les disciples à gravir ce chemin de croix vers Jérusalem, à participer, comme spectateurs d'abord, puis plus tard en mettant leurs pas dans les pas de Jésus, à participer à cette passion, à cette Pâque de Jésus. Ils savent maintenant que Celui qui va souffrir n'est pas simplement un homme, un envoyé de Dieu, qu'il n'est pas seulement le Messie. Ils savent qu'Il porte en Lui la gloire de Dieu et que s'Il accepte ce chemin de croix, cette souffrance, cette déréliction, c'est parc que, en elle, la force de Dieu est à l'œuvre, en elle la gloire et la puissance de Dieu sont en train de sauver l'humanité. Les disciples le comprendront mal et saint Marc nous dit déjà que, quand Jésus leur donne l'ordre de ne parler à personne de cela jusqu'à la Résurrection d'entre les morts, ils disent : "Mais qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire que sa résurrection d'entre les morts ?" Aussi bien, au moment de Gethsémani, au moment de la croix, ils s'enfuiront, car ils n'auront pas vraiment compris encore quel était le mystère de Jésus. Et pourtant ce mystère est à l'œuvre dans leur cœur. Déjà quelque chose a été semé dans leur intelligence et dans leur foi, quelque chose qui, petit à petit, germera et sous l'action de l'Esprit Saint en fera les apôtres du Christ, les prédicateurs de la Pâque non seulement par la parole mais par leur mort qui les fera entrer dans la Pâque du Christ.

Nous aussi, nous sommes chacun sur ce chemin où le Christ nous invite et sur lequel Il nous conduit. Nous aussi, dans notre vie, nous connaissons la croix, l'épreuve, la déréliction. Nous ne devons jamais oublier que, à l'intérieur de la souffrance, à l'intérieur des épreuves, c'est la gloire de Dieu qui est à l'œuvre, la gloire de Dieu qui n'est pas une gloire humaine mais qui est la présence de son amour, qui est ce creusement profond de notre être, de notre vie par l'amour de Dieu afin que s'accomplisse notre vie nouvelle, que surgisse en nous la Résurrection.

Par l'eucharistie que nous célébrons que nous soyons, encore une fois, ensemencés par cette force de Dieu, par cette Résurrection du Christ qui nous permettra, peut-être sans bien le comprendre toujours, mais en nous laissant guider par la lumière fragile mais réelle de la foi, de comprendre, à travers nos épreuves, que le Christ nous conduit sur le chemin de son amour.

 

AMEN