UNE GERMINATION PROGRAMMÉE

Gn 37, 12-14+18-20+23-27+31-34 ; Mc 4, 26-34

(7 février 1984)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

L'avoine

S

 

i on en croit les généticiens, il paraît que nous sommes programmés. Les cellules qui sont à la base d'un être humain contiennent comme des petites bandes magnétiques qui ont reçu des tas d'impressions, ce qu'on appelle le code génétique. Et c'est parce que ces petites bandes magnétiques transmettent toutes les informations nécessaires que, petit à petit, une cellule se constitue à côté de l'autre, se joint à elle et que par la suite les cellules se déploient selon un ordre bien arrêté. Au fond, il y a une sorte de réalité fondamentale qui réside dans nos gènes, nos chromosomes et qui gouverne le plan de construction de notre être. Cela, on peut le repérer surtout au plan biologique, parce que là, c'est de la matière qui se voit, mais on pourrait faire aussi la transposition au sens de l'éveil de toutes nos facultés intellectuelles, de notre volonté, de notre intelligence, de notre désir, de notre sensibilité. C'est parce qu'il y a à la base une sorte de capital génétique qui est toute une tradition, toute une culture dans une société, dans un groupe, dans une famille et que, petit à petit, éduquer, faire grandir quelqu'un c'est déployer toutes les possibilités qu'il porte en lui en lui donnant le code génétique de notre propre culture, de notre propre civilisation. Aujourd'hui c'est parfois remis en question, sans doute à tort à mon avis, mais il n'empêche que si l'on n'offre rien à la base, l'intelligence ou la volonté ou le désir croissent et grandissent n'importe comment, au hasard, et cela peut amener des catastrophes.

Je crois que c'est à peu près la même chose que le Christ nous explique à propos du Royaume de Dieu. Il y a un code génétique du Royaume de Dieu et c'est pour cela que le Christ dit : "Quand on a jeté la graine, que l'on dorme ou que l'on veille, la graine pousse." A partir du moment où on lui a donné l'occasion de se développer et de grandir, elle grandit selon un ordre propre, selon une cohérence propre, évidemment il peut y avoir des accidents de parcours et il y en a souvent d'ailleurs dans les graines, mais normalement cette graine pousse parce qu'elle a une structure profonde qui va faire qu'un grain de blé devient un épi de blé ou un pépin de pomme deviendra un pommier. Pour le Royaume de Dieu, je crois qu'il est très important de savoir que c'est la même chose. Car cela veut dire que le code génétique profond de l'Église, c'est le Christ Lui-même.

Au fond, le grain de sénevé qui est semé dans la terre, c'est la chair du Christ c'est le corps du Christ, l'homme parfait, le véritable homme et le véritable Fils de Dieu. Et c'est cela qui est la cellule mère, la cellule fondamentale à partir de laquelle toute l'Église va grandir et croître comme un arbre ou comme un corps. Aujourd'hui encore, par le baptême, nous avons reçu toutes les informations du code génétique qui est la bonne nouvelle du Royaume de Dieu. Nous croissons vraiment comme un corps. Nous ne sommes jamais qu'une petite cellule, mais ce qui est extraordinaire c'est que la vocation profonde de cette cellule c'est d'être informée, d'être façonnée par ce que le Christ veut lui donner de sa richesse de grâce, d'amour, de sagesse. Ainsi grandit l'Église.

C'est pourquoi, un jour l'Église devient ce grand arbre, même si elle est partie du tout petit grain de sénevé qui est le corps du Christ jeté en terre. A partir de ce moment-là, quand l'arbre grandit, il prend des proportions, il a des branches, il vit dans cette grande liberté, il s'épanouit. Au début, il est une sorte de petite graine enfermée sur elle-même, une graine c'est un peu sphérique c'est quelque chose de totalement intérieur, et la vie est à l'intérieur, d'ailleurs protégée, enrichie, nourrie par des multitudes d'éléments qui vont lui permettre de se développer, mais le but de la vie c'est de se déployer, de prendre de l'air, de prendre du large. Ainsi, le corps du Christ aujourd'hui c'est ce grand arbre dans lequel les oiseaux viennent s'abriter. D'une certaine manière, par un certain déplacement, c'est toujours la même image. A partir du moment où le Christ a pris sa pleine stature, tous ceux qui volaient à l'extérieur, peuvent petit à petit, prendre place à l'intérieur de l'arbre. Les oiseaux qui ne faisaient pas partie de ce grand tronc qui s'est déployé, voici qu'à ce moment-là, ils peuvent venir, eux aussi, s'abriter dans les branches. Ainsi en est-il du Royaume de Dieu. Au moment où il s'accomplira définitivement, alors, comme nous l'a dit saint Paul : "Dieu sera tout en tous !" La chair du Christ sera ce corps immense qui est le Royaume de Dieu, qui est l'Église telle qu'elle a commencé et ne cesse de pousser et de croître jour après jour. Puis tous ceux qui n'ont pas connu cette Église sur la terre mais qui, lorsqu'ils rencontreront la miséricorde de Dieu, auront certainement envie de se réfugier à l'ombre de ses branches.

Puis, je me plais à penser aussi que ce seront les anges car, après tout je crois que c'est cela la grandeur et la beauté des anges, c'est qu'ils s'émerveillent devant le Royaume de Dieu tel qu'il se construit, parce qu'il prend ses racines en terre, dans la terre du tombeau du Christ, mais je crois qu'eux, sont bien contents de venir de temps en temps s'abriter dans les branches de ce grand Royaume de ce grand arbre qui est l'Église.

Alors puisque, jour après jour, nous célébrons l'eucharistie, recevons ce corps du Christ comme cette petite graine de sénevé qui va donner le code génétique de notre propre existence. Qu'à ce moment-là, nous ne vivions pas dans l'inquiétude mais que nous nous laissions progressivement et docilement façonner par l'amour et par la tendresse de notre Dieu qui nous sont ainsi donnés jour après jour.

 

AMEN