UNE SEULE CHOSE TE MANQUE

Si 51, 12-26 ; Mc 10, 17-22

(18 juin 1983)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

V

 

ous avez peut-être remarqué la parenté profonde qu'il y a entre les deux réparties du Christ au jeune homme riche. A la première interpellation : "Bon Maître" le Christ fait remarquer à cet homme : "Pourquoi m'appelles-tu bon ? Dieu seul est bon". Et après que l'homme riche ait expliqué qu'il accomplissait la Loi depuis son enfance, Jésus lui dit : "Une seule chose te manque !" Dans un cas comme dans l'autre, il est question de l'unique. La première fois Jésus parle en référence à la Loi : "Ecoute, Israël, ton Dieu est l'unique Seigneur !" La deuxième fois, Jésus lui dit : "Tu as observé la multitude des commandements de la Loi, mais une seule chose te manque." Dans un cas comme dans l'autre, le seul, l'unique c'est Dieu. D'une certaine manière, toute notre vie manque du seul et de l'unique. Car nous faisons beaucoup de choses, mais la plupart du temps, ce qui devrait donner du poids et de l'importance à tout ce que nous faisons, c'est la présence de l'unique, de Dieu. Et c'est sans doute cela la conversion. C'est sans doute cela l'appel de Dieu.

Ce jeune homme était tout à fait exemplaire, j'allais dire qu'il était parfait. La seule chose qui lui manquait, c'était l'unique. Et vous avez remarqué comment cela se passe. Cet homme a observé la Loi, depuis sa jeunesse et par conséquent il peut dire, comme tout pharisien de l'époque, qu'il a véritablement vécu en juste et en paix avec Dieu. Et lorsqu'il dit qu'il a vécu en paix et en justice avec Dieu, Jésus qui est l'unique, le Fils unique de Dieu, pose son regard sur lui et l'aime. Dieu avait plaisir à voir cet homme qui, par la pratique de la Loi, avait véritablement cherché Dieu à travers tout son comportement. Et, d'une certaine manière, le Christ en est ému. Quand Dieu voit un homme vivre dans la justice, Il pose son regard dur Lui pour l'aimer. Mais, et c'est là le moment le plus difficile, c'est au moment où le Christ pose son regard pour aimer quelqu'un, que tout dépend de la manière dont on répond.

Quand Jésus pose son regard sur le jeune homme riche, et l'évangile nous dit qu'Il l'aima, à ce moment-là, l'unique est donné, c'est-à-dire le trésor de Dieu est donné. Mais est-ce que cet homme est capable, à ce moment-là, de jouer le jeu de l'amour unique ? Est-ce qu'il comprend vraiment, à ce moment-là, que tout ce qu'il a fait, c'était pour cet instant, pour ce moment où il s'adresserait au Christ, à l'unique ? C'est précisément cela qui est le mouvement de bascule de tout ce récit. Au moment même où le Christ donne son amour unique, cet homme ne comprend pas vraiment ce qui lui arrive. Le Seigneur lui dit : désormais je peux être ton trésor. Et lui ne veut pas se quitter lui-même et ne veut pas quitter ses richesses. Il avait vécu dans la justice, il avait sans doute fait l'aumône, il était parfaitement en règle, mais il n'était pas encore tombé amoureux de Dieu. Le regard amoureux de Dieu sur lui n'avait pas suffi à déclencher la réponse.

Ainsi en va-t-il de nos vies. La plupart du temps avec Dieu nous gérons les affaires courantes. Nous essayons de faire que les choses aillent tant bien que mal, mais nous ne reconnaissons pas l'unique, nous ne reconnaissons pas cette présence de Dieu qui voudrait nous pénétrer, ce regard de Dieu qui se pose sur nous pour nous aimer. Lorsque nous le sentons, nous sommes comme un escargot qui rentre dans sa coquille en se disant : je vais continuer à chercher mes vieilles sécurités, à appliquer mes vieux règlements et ma bonne vieille justice avec laquelle je suis familier.

C'est cela que nous rappelle sans cesse cet évangile : c'est que, en nous quittant nous-mêmes, en quittant tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons, nous trouvons l'unique et nous trouvons le sens de ce que nous cherchions auparavant, mais nous manquons d'audace. Alors, demandons au Seigneur, qu'à travers tous ces commandements et ces lois que nous essayons d'appliquer en balbutiant, en péchant, en étant maladroits, en ne sachant pas très bien comment il faut faire, que cela soit véritablement dans notre vie une pédagogie pour trouver l'unique. Et que, à travers tout ce que nous faisons, nous ne nous laissions pas absorber par le calcul de ce que nous faisons, mais que nous laissions se poser sur nous ce regard du Christ qui "aima cet homme riche" pour que, sentant ce regard de Dieu se poser sur nous nous découvrions, en vérité, qu'Il est l'unique.

 

AMEN