LES GESTES RITUELS
Si 4, 11-19 ; Mc 7, 1-13
(25 mai 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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I |
l va sans dire que Jésus ne s'occupe pas directement d'hygiène ou de coutumes de propreté. Il ne veut pas nous apprendre à manger sans nous être lavé les mains. Tel n'est pas son but. Dans ce passage, comme dans beaucoup d'autres, Jésus fait allusion aux traditions rituelles des juifs qui, par scrupule, par une sorte de vénération presque exagérée de la Loi, raffinaient sur les moindres préceptes dans la vie quotidienne, puisque, vous le voyez, cela allait jusqu'à la manière de faire la vaisselle, de se laver les mains avant les repas, etc …
Dans ce passage Jésus attaque les pharisiens sur leur ritualisme, sur leur passion pour ces détails rituels concrets, comme ailleurs Il les attaque aussi sur un respect excessif du repos du sabbat qui est effectivement demandé par la Loi, mais qu'ils poussaient jusqu'à ne pas venir en aide à leur prochain si c'était un jour de sabbat que ce prochain se trouvait en difficulté ou en mauvaise santé. Alors nous pourrions penser que prenant au pied de la lettre les paroles de Jésus, tout ritualisme, toute manière de respecter des gestes symboliques devient caduque et doit être rejetée que seul compte ce qui se passe au fond du cœur et que la traduction extérieure ne compte pas. Et certains se sont même appuyés sur ces paroles du Christ pour rejeter tous les rites, voire toute la liturgie, toutes les manifestations religieuses extérieures. Ce serait là tomber d'un excès dans un autre. Ce n'est pas cela que veut dire Jésus. Si Jésus est obligé quelquefois de parler avec force et vigueur et de donner l'impression qu'Il rejette les rites en bloc, c'est à cause de l'attachement démesuré de ses contemporains et en particulier des pharisiens pour cet aspect rituel de la vie et de la vie religieuse.
Ce que Jésus demande, c'est que la religion, c'est que la foi soit d'abord dans le cœur, c'est que la rencontre de Dieu soit une rencontre cœur à cœur, personne à personne, que nous ne nous imaginions pas être quittes si nous avons accompli un certain nombre d'actions précisées d'avance, d'actions légales. Cela ne suffit pas. Seule l'ouverture du cœur à la présence de Dieu, seule la mise face à face devant le Seigneur peut véritablement nous sauver. Mais cela n'empêche pas que cette rencontre sécrète, intime, profonde du cœur, puisse, et même doive, s'exprimer à l'extérieur dans un certain nombre de conduites, voire dans un certain nombre d'actes rituels. Il n'y a aucun mal, bien au contraire, à ce que notre prière, à ce que notre amour de Dieu, à ce que notre tendresse pour Lui, se traduise par ces gestes, ces gestes symboliques, dont notre liturgie, par exemple, est pleine. A une condition : c'est que ces gestes soient l'expression du cœur et non pas simplement plaqués sur du vide, plaqués sur rien.
Ceci nous conduit à comprendre quelle est la signification profonde de ce qu'on appelle un symbole, de tous ces gestes symboliques ou rituels. Un symbole, un geste rituel c'est comme l'efflorescence, au niveau de notre corps, au niveau de ce qui est visible, du mystère profond de notre cœur, du mystère invisible de la présence de Dieu. L'homme n'est pas un pur esprit. L'homme est fait d'intériorité et de visibilité. L'homme est fait d'une âme et d'un corps et le corps est l'expression naturelle de l'âme. Autant le divorce entre l'intérieur et l'extérieur est condamnable, et c'est cette hypocrisie que Jésus condamne si fort chez les pharisiens, autant il est naturel, souhaitable, profond, profondément humain que ce que nous portons dans notre cœur rayonne sur notre corps rayonne sur notre visage, sur nos gestes, sur nos paroles, sur notre manière d'être. Il est profondément conforme à la nature humaine que l'intérieur et l'extérieur s'épousent, se compénètrent, se correspondent de telle sorte que ce soit notre être tout entier qui soit resplendissant et rayonnant de la présence de Dieu. Et il ne serait pas humain de vouloir garder, dans un secret invisible et soigneusement caché cet amour de Dieu qui doit habiter notre cœur, ne laissant rien transparaître à l'extérieur. Il est au contraire normal que cette joie qui doit nous transporter et nous remplir, déborde et qu'elle soit communicative. D'ailleurs, nous ne pouvons communiquer les uns avec les autres que par le truchement de cet extérieur de nous-mêmes, de ces gestes. Et ces gestes sont symboliques précisément dans la mesure où ils traduisent en visibilité ce mystère intérieur que nous portons dans notre cœur si nous le laissons remplir par la présence de Dieu.
Alors, ne tirons pas de cet évangile la conclusion que seule la prière secrète que nous faisons dans notre chambre ou dans la solitude est valable et que tout le reste n'est que bavardage. Mais nous devons d'abord ancrer notre vie, au plus profond de nous-mêmes sur cette présence de Dieu qui est toujours là et, à partir de cette présence que toute notre existence soit pleine de cette référence à Dieu.
Qu'à partir de cette présence aimée, recherchée, cette présence à laquelle nous devons nous rendre intimement présents, que toute notre existence soit transformée, que tout ce que nous faisons, dans les moindres détails de nos gestes de chaque jour, soit plein de sens, c'est-à-dire plein de cette référence à Dieu. La liturgie n'est pas quelque chose à part dans notre vie. Toute notre existence, même dans ce qu'elle a de plus ordinaire et de plus quotidien peut devenir liturgie dans la mesure où ces gestes, même spontanés même des gestes professionnels ou utilitaires tous ces gestes peuvent être chargés de sens si nous les rattachons à cette présence profonde de Dieu au fond de notre cœur.
AMEN