GUÉRISON D'UN AVEUGLE

Si 17, 1-15 ; Mc 9, 30-37

(28 février 1981)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

I

 

l y a à plusieurs reprises, dans l'évangile de saint Marc de ces récits très vivants, très simples, dans lesquels Marc a retenu tout un tas de petits détails concrets et apparemment inutiles que les autres évangélistes passent sous silence, plus préoccupés du fond des choses ou d'une synthèse de la pensée du Christ.

Le récit que nous venons d'entendre et qui est propre à Marc est bien le seul cas où nous voyons Jésus opérer une guérison progressive. Jésus aurait pu, comme il l'a fait si souvent, ou l'on aurait pu à la place de saint Marc se contenter, comme on le fait d'ordinaire de nous rapporter que Jésus ayant imposé les mains ou fait un geste sur cet homme, cet aveugle, celui-ci a recouvré la vue. Mais saint Marc se plaît à nous montrer cet homme passer par une série d'étapes où ses yeux, petit à petit s'entrouvrent à la lumière du soleil. Il commence par entrevoir des ombres puisqu'il confond les hommes avec des arbres, des arbres qui marcheraient. Puis Jésus revient à la charge, recommence à lui imposer les mains, à faire de nouveaux gestes, et enfin l'aveugle voit entièrement clair.

Je crois que ce récit tout simple et pris sur le vif nous invite à une réflexion très importante. Nous sommes quelquefois tentés de penser que la grâce de Dieu, spécialement celle qui nous est communiquée par les sacrements est une grâce instantanée, une grâce qui agit ponctuellement, sur le moment même et après quoi la vie continuerait, et il faudrait recourir de nouveau à l'aide de Dieu, aux sacrements, à d'autres grâces dans des circonstances nouvelles. Nous ne sommes pas très familiarisés avec l'idée que la grâce que Dieu nous donne, en particulier dans les sacrements, est une grâce qui nous pénètre petit à petit, très progressivement. C'est ainsi que, à notre baptême, que nous ayons été baptisé dès notre naissance ou à l'âge adulte, nous avons reçu l'Esprit Saint, nous avons reçu la foi, nous avons reçu la vie même de Dieu. Mais ce serait une erreur de croire que, à la fin de la cérémonie du baptême, tout est terminé et que nous sommes définitivement et pleinement enfants de Dieu, sans qu'il n'y ait plus rien à dire. En réalité, le baptême n'est qu'un commencement et surtout quand il s'agit d'un petit enfant, c'est une semence, c'est un germe qui doit se développer. De même pour un adulte, toute sa vie sera une vie baptismale et la grâce du baptême ne cessera de travailler en lui, et le Saint-Esprit ne cessera de l'imprégner plus profondément, ce qui se passe dans chacune de nos vies. Etre baptisé, ce n'est pas avoir reçu, un jour, un sacrement de Dieu. C'est tous les jours, laisser grandir en soi, cette grâce de Dieu qui s'origine, certes, dans la célébration sacramentelle, mais qui ne cesse, petit à petit, de s'approfondir et de nous transformer.

De même le sacrement de Pénitence n'est pas simplement ponctuel qui nous rendrait d'une manière un peu imaginative, une sorte de rectitude de perfection et d'innocence absolue. Le sacrement, c'est lui aussi un long cheminement. L'absolution que le prêtre nous donne est plus un point de départ qu'un point d'arrivée, et à partir de cette absolution la grâce de Dieu travaille en nous pour, petit à petit, nous défaire de ce péché, nous défaire de cet égoïsmes qui s'attache si profondément à toutes les fibres de notre chair. Nous devons vivre longuement, patiemment, lentement progressivement cette grâce du sacrement de pénitence, l'emportant avec nous, dans notre cœur, pour, en quelque sorte, y rester attentif, jour après jour afin qu'elle fructifie et finalement nous convertisse. Nous le savons bien par expérience, la conversion peut quelquefois être instantanée, mais la plupart du temps, elle se fait petit à petit, car nous sommes très réticents à nous laisser prendre par Dieu qui veut nous convertir. Ainsi en est-il tout au long de notre vie, de toutes les grâces que Dieu nous donne, parce que l'homme est un être progressif, l'homme est un être paresseux, qui n'avance qu'à tout petits pas et de manière très partielle. Alors Dieu se met au rythme de notre tempérament, au rythme de notre nature humaine. Dieu accepte, lui aussi, de cheminer patiemment à côté de nous.

Que ce récit de l'évangile de l'ouverture progressive des yeux de cet aveugle s'applique à notre propre vie. Que nous sachions Dieu à l'œuvre, à tout instant en nous, pour avancer pas à pas, lentement, progressivement. Soyons attentifs à cette oeuvre de Dieu. Elle n'est pas simplement le fait de grands moments, elle est le fait de tous les instants de notre vie. C'est à chaque instant qu'il faut que nous soyons prêts à nous ouvrir à Dieu et à coopérer à cette merveilleuse œuvre de sa grâce en nous.

 

AMEN