MULTIPLICATION DES PAINS
Gn 9, 18-27 ; Mc 8, 1-10
(20 février 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Vers le lac de Tibériade
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e récit que nous venons d'entendre est celui de la deuxième multiplication des pains. Il y a quelques jours, nous avons entendu un récit très semblable, celui de la première multiplication des pains. Il ne m'appartient pas, car je ne suis pas exégète de discuter pour savoir s'il y a eu effectivement deux multiplications des pains ou si ce sont les évangélistes, en rassemblant leurs souvenirs qui ont répété par deux fois le même récit qui fait un doublet, comme disent les spécialistes. Ceci ne me semble pas le plus important. Mais je voudrais réfléchir avec vous sur le caractère répétitif de ces gestes du Christ.
Le Christ a souvent répété les mêmes gestes, qu'il s'agisse de ces multiplications des pains, qu'il s'agisse de la pêche miraculeuse, qu'il s'agisse de nombreuses guérisons ou expulsions de démons. Il y a là une dimension très profonde de l'agir humain, car l'agir humain n'est pas créativité permanente de choses toujours nouvelles, et saint Paul parle même de la démangeaison des choses nouvelles. Il y a une dimension extrêmement importante de notre agir, comme d'ailleurs de notre pensée qui nous fait accéder à une certaine profondeur de l'être des choses, de notre propre être, et de l'être du monde, qui est précisément la répétition, non pas une répétition stérile, une répétition stéréotypée, non pas simplement l'habitude, mais, si j'ose dire, une répétition incantatoire. Car le fait d'insérer nos gestes dans un geste semblable qui l'a précédé donne, non seulement racine à notre agir, mais lui donne une sorte de puissance, de force qui démultiplie la signification et l'intensité de l'acte que nous posons.
Je parlais l'autre jour avec vous de la Tradition dans son sens vrai, c'est là une des dimensions essentielles de la tradition. Cette manière d'insérer l'acte présent dans quelque chose qui l'a précédé et qui déjà en épousait la forme, qui déjà en quelque sorte en dessinait le contour, de telle sorte qu'un phénomène de résonance se produise et que l'acte nouveau posé dans la ligne de l'acte qui l'a précédé prend une dimension de profondeur et de plénitude qu'il n'aurait pas eu sans cela. Insérer nos gestes, insérer nos vies dans les gestes, dans la vie, dans la pensée de ceux qui nous ont précédés, ce n'est pas toujours, ce n'est pas nécessairement répétition stérile et stéréotypée. Ce peut être creusement d'un sillon qui ne révèle toute la richesse de la terre meuble qu'il contient que si, précisément, patiemment on repasse là, où ni la main et le cœur de l'homme ne sont passés.
Mais dans ce geste du Christ, cette multiplication des pains, je voudrais attirer votre attention sur une autre dimension qui, est elle aussi très profondément humaine parce qu'elle est divine, c'est la profusion Vous avez certainement remarqué, comme d'ailleurs dans l'autre récit de la multiplication des pains, et comme dans beaucoup de gestes du Christ, que le Christ ne cherche pas à se rendre utile en donnant très exactement ce dont on avait besoin. Il fait des miracles qui débordent largement, et de toutes parts, la nécessité immédiate. Je ne me souviens plus du nombre de couffins que l'on a remportés de pains et de morceaux de poisson. Le Christ n'avait pas compté au plus juste. Il n'avait pas additionné le nombre des convives et ensuite évalué la part nécessaire à la subsistance de chacun. Le Christ a largement, très largement multiplié les pains et les poissons et il en resté en quantité considérable.
L'action de Dieu est toujours ainsi, débordante, large. Dieu n'est jamais chiche. Et là aussi, il nous invite, en suivant ses traces, à découvrir quelque chose d'essentiel à notre agir humain. Car nous ne sommes pleinement ce que nous devons être que si nous acceptons de dépasser largement les limites du raisonnable, les limites de ce qui doit être fait et qui est nécessaire. L'utilitarisme est une des grandes idées maîtresses de notre civilisation actuelle : on fait les choses parce qu'elles sont utiles et qu'elles servent. Mais, si nous voulons aller dans la vérité de l'être humain, il faut dépasser ce qui est utile pour aborder le rivage du gratuit, et le gratuit, c'est toujours ce qui déborde la nécessité. C'est toujours ce qui est donné avec profusion, avec largesse, avec un geste épanoui.
Recevons du Christ cette leçon qui nous apprend à être, à son école, davantage nous-mêmes pour être déjà, en étant davantage des hommes, davantage des fils de Dieu. Apprenons cette répétition, non pas stérile mais incantatoire. Apprenons cette profusion gratuite des gestes. Et peut-être que notre vie sera plus belle, peut-être sera-t-elle déjà plus proche de la joie que le Christ veut nous donner.
AMEN