LE POSSÉDÉ GUÉRI

He 13, 1-8 ; Mc 5, 1-20

(6 février 1981)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Danse des démons

P

 

eut-être qu'en écoutant cette page d'évangile vous avez été frappés par l'aspect un peu spectaculaire, par le côté extraordinaire du fait que ce possédé soit délivré du démon et que tout à coup, un troupeau de 2000 porcs se précipite du haut de la falaise dans la mer. C'est vrai que cela a pu choquer ou étonner profondément les contemporains, mais je crois que le sens du miracle est infiniment plus profond que ce que nous livre d'étonnant le fait divers.

En effet, vous avez remarqué que, d'abord, ce démon porte un nom curieux. Il s'appelle "légion", c'est-à-dire qu'il s'agit d'une véritable cohorte militaire de démons qui s'étaient emparés de lui. Cet homme qui vivait seul, retiré de tous les autres hommes, ne vivait pas seul absolument car il vivait dans la compagnie du démon. Et toutes les souffrances, tous les malheurs dont il s'accablait étaient le signe de cet homme livré au péché, la proie du démon, la proie du mal.

Et voici que le Christ par la puissance de sa parole a délivré cet homme de la compagnie des démons et qu'il a fait voir à cet homme, par le miracle, par le signe extraordinaire du troupeau qui se précipite dans la mer, le pouvoir que pouvaient avoir sur lui ces démons. Normalement, cet homme aurait dû, lui aussi, se précipiter dans la mer, dans la mort, entraîné par les démons. Or, le démon n'a rien pu contre la parole toute puissante de Dieu. Et voici que cet homme qui s'est rendu compte de la puissance extraordinaire du Seigneur sur le mal supplie Jésus d'avoir la permission de vivre avec lui, de suivre Jésus et de marcher à sa suite.

A ce moment-là, le Christ a une réaction qui nous paraît curieuse. Non, maintenant, il te faudra vivre au milieu de tes frères païens pour proclamer parmi eux le bien que t'a apporté le Seigneur, le Fils de l'Homme. Dieu a fait passer cet homme de la compagnie des démons en la compagnie de ses frères, de cette cité dont il était originaire, de ces hommes avec lesquels il avait participé au début de sa vie, à la vie quotidienne. Et maintenant, c'était pour y annoncer le salut de Dieu.

Je crois qu'il en est ainsi de chacun d'entre nous. Le désir que Dieu a sur nous, c'est de nous faire entrer, par la puissance de son amour pleinement dans la vie de l'endroit où nous nous trouvons. Ce que Dieu nous demande, c'est quelque chose de fort simple. Il y aura bien sûr toujours dans l'Église ceux qui sont les apôtres, au sens précis du terme c'est-à-dire ceux qui sont appelés à suivre Jésus et à proclamer la Bonne Nouvelle d'une certaine manière, mais il y a aussi tous ceux qui sont appelés à bénéficier, comme les apôtres des merveilles de la grâce de Dieu et à la proclamer là où ils sont, dans la simplicité et dans le quotidien qui fait nos journées, qui fait notre vie. Et c'est là qu'il faut faire resplendir cet amour du Christ. Pourquoi cela ? Parce que, nous explique l'épître aux Hébreux, nous sommes du corps du Christ. En effet, dans cette épître l'apôtre demande par plusieurs conseils de pratiquer la charité, mais non pas dans des buts humanitaires. Il ne dit pas : accueillez les gens parce qu'ainsi vous serez bon pour les gens. Il dit : accueillez vos frères car certains ont accueilli des anges. Ils ont accueilli le monde invisible. Ou encore : visitez les prisonniers ou soyez compatissants pour ceux qui sont dans la souffrance parce que vous aussi, vous avez un corps. C'est-à-dire que, par la venue du Christ, nous formons tous un seul et unique corps, le monde invisible des anges et le monde visible des hommes, ceux qui souffrent dans leur corps et ceux qui ne souffrent pas parce qu'ils partagent la même condition de l'incarnation de vivre dans un corps.

C'est cela la raison d'être de notre charité à l'égard de nos frères. Ce n'est pas une pure philanthropie, ce n'est pas une sorte de générosité débordante que nous nous permettrions pour nous faire plaisir. La charité, c'est parce que nous sommes tous les membres d'un même corps. Lorsque j'aime mon frère, lorsque j'accueille mon frère, c'est le Christ lui-même que j'accueille, la grâce que j'accueille, c'est le corps du Christ que j'accueille. Lorsque je soigne quelqu'un, c'est le corps du Christ souffrant que j'accueille parce que moi aussi, je suis un membre de ce corps du Christ. Le Christ a renvoyé ce possédé dans sa ville, d'où il était originaire car il voulait que cet homme fasse comprendre à ses frères qui ne connaissaient pas encore l'évangile qu'ils étaient du même corps du Christ. Et que lui, le possédé d'antan, était maintenant, envoyé par le Christ pour annoncer à ses frères que ce que lui, avait reçu de grâces, de liberté dans le Christ, ses frères, aussi pouvaient recevoir la même grâce et cette même liberté dans le Christ, parce qu'ils étaient appelés à être membres du même corps.

Notre vie de chrétiens, aujourd'hui, c'est de proclamer la surabondance de l'amour de Dieu, lui qui nous a retirés de la compagnie du mal, et qui veut nous faire entrer dans la plénitude de son corps pour que nous soyons tous membres les uns des autres, frères les uns des autres, manifestant cette fraternité dans le Christ par la surabondance de l'amour qui a été répandu en notre cœur et qui est répandu, par nous et par chacun dans le cœur de tous les hommes.

 

AMEN