OSER LE NOUVEAU RÉGIME !

1 Co 16, 1-14+19-24 ; Mt 18, 21-35

(17 août 2011)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

La dette est payée !

F

rères et sœurs, il faut avoir au moins une chose à l'esprit quand on écoute cet évangile, c'est qu'il est la continuité de l'évangile d'hier et fait partie de ce que l'on appelle communément dans l'évangile de Matthieu, le discours ecclésiastique. Ne nous trompons pas sur ce terme, il ne s'agit pas de dire que les prêtres et les ecclésiastiques sont plus pécheurs ou moins que les autres, je crois que nous sommes à égalité, mais il faut comprendre le terme en tant que discours sur la vie de l'Église. C'est d'ailleurs la traduction de la nouvelle Bible de Jérusalem. C'est important de rappeler cela car sinon on pourrait réduire ces évangiles que nous entendons depuis plusieurs jours à une question entre Dieu et moi, ce qui ne serait déjà pas si mal.

En fait, ce qui est en jeu dans la question du pardon ce n'est pas que je devrais rendre compte à Dieu, mais c'est que ce pardon et cette faute s'inscrivent dans la vie ecclésiale c'est-à-dire dans la construction du Corps du Christ. C'est cela que Matthieu a en tête quand il regroupe ces différents passages que nous écoutons. Un deuxième point sur lequel je voudrais attirer votre attention, c'est le réflexe des deux débiteurs dans la parabole : "Consens-moi un délai". Il faut reconnaître frères et sœurs, beaucoup de nos contemporains et peut-être nous-mêmes, avons tendance à penser notre vie de cette manière. On sait que la mort est inéluctable, on sait que toute manière, il va nous arriver telle ou telle chose, c'est comme quand on pousse tranquillement minute après minute le verre au bord de la table, à force de le pousser, il finit par tomber ! Le but de la bonne vie, c'est de faire en sorte que cela dure le plus longtemps possible.

C'est la manière dont nous envisageons très souvent le problème de la dette : "Consens-nous un délai". Nous savons que de toute manière on va y passer, mais donne-nous du temps. Mais qu'allons-nous faire de ce temps qui nous sera donné ? Allons-nous le gaspiller en essayant de fuir la face de Dieu en espérant trouver un trou de souris dans lequel Dieu ne viendra pas nous juger ? Cela ne marche pas ! C'est le régime commun de l'humanité et ce que fait le maître vis-à-vis du premier débiteur, et ce que ne fait pas le premier débiteur vis-à-vis du second débiteur, ce que fait le maître, c'est d'introduire celui qui a fait la faute dans un nouveau régime. Il ne lui dit pas, que de toute manière il finira dans le fin fond des abysses, non, il ne lui consent pas un délai, il fait tout recommencer à zéro.

En écoutant cet évangile, cela me faisait penser à deux autres textes de l'Ancien Testament, le premier extrêmement célèbre, c'est le passage où il est question de Noé, et le deuxième passage aussi important, c'est l'histoire de Jonas, quand il est envoyé par Dieu aux ninivites pour leur annoncer qu'ils vont tous mourir. Là, il n'est même pas question d'obtenir un délai, Dieu leur fait dire : vous allez tous mourir. Or, ce qui est intéressant c'est de voir le comportement d'une part de Noé et d'autre part des ninivites. Ils ne sont pas occupés à dire : consens-moi un délai, encore un peu de temps. Ils ne peuvent pas payer la note, c'est impossible. En fait, ce que vont faire les ninivites, c'est qu'ils vont profondément, complètement, totalement changer de perspective. Et pas simplement pour eux, les ninivites sont tellement bouleversés qu'ils font même jeûner les animaux. Il y a comme la découverte que le péché touche absolument toute la communauté de la création, pas simplement leur petite personne individuelle, pas simplement la communauté des humains, mais la création dans son entier.

Cela nous permet de comprendre ce que Dieu attendait du premier débiteur, un changement total de régime : je t'ai complètement pardonné, j'ai effacé une dette que tu n'aurais pu jamais rembourser, et cela doit inscrire dans ton comportement un changement total et radical vis-à-vis des autres. Or, ce qui se passe c'est que le premier débiteur continue à vivre sur le mode du premier régime, "encore un peu de temps", alors qu'il a bénéficié du nouveau régime. Ce dont il est question dans cette parabole, c'est le fait que le pécheur pardonné est invité à vivre dans un nouveau régime et à entraîner dans ce nouveau régime, les autres hommes. C'est là que se situe le péché du premier débiteur. C'est la raison pour laquelle je vous parlais tout à l'heure de Jonas, de ces ninivites qui vont jusqu'à faire jeûner les animaux, cela peut nous faire sourire, mais ils ont compris que le pardon n'était pas seulement pour eux, mais pour toute la communauté. C'est à cause de cela aussi que Matthieu pose cette parabole à la fin de ce discours ecclésiastique.

Frères et sœurs, nous ne devrions jamais demander à Dieu de nous accorder un délai. C'est trop nul, passez-moi l'expression ! c'est trop petit, c'est trop bas. Nous devrions avoir l'audace de dire à Dieu : efface notre dette, je recommence à zéro, pas que pour moi, mais aussi pour tous ceux qui m'entourent parce que ayant cette dette effacée, je serai tellement bouleversé que je voudrai faire vivre mes frères et sœurs sur le même régime, comme moi, le premier bénéficiaire. Alors, osons, osons demander à Dieu non pas un peu de temps, mais osons demander à Dieu l'effacement total de notre dette, d'ailleurs, il l'a fait puisqu'il est mort pour les pécheurs sur la croix. Il nous a déjà accordé ce nouveau régime, c'est nous qui ne sommes pas assez confiants pour nous emparer de ce nouveau régime, pour en vivre, pas uniquement pour nous-mêmes, mais aussi pour nos frères et nos sœurs, pour cette Église que nous constituons les uns avec les autres et aussi cette création. C'est d'ailleurs la maladie qui fait que notre société se meurt, en terme social, en terme financier, en terme économique, nous pensons que ces problèmes ont encore un peu de temps à vivre, comme le verre ! mais en fait, on arrive vers la fin de ce régime. La seule chose que nous avons à faire, c'est de changer complètement de régime et de vivre les uns avec les autres ce nouveau régime que Dieu nous a déjà accordé par la mort de son Fils.

 

AMEN