PORTER DU FRUIT
Jb 38, 1-11 + 31-38 ; Mt 21, 12-22
(10 septembre 2010)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Pour Dieu, c'est toujours la saison de fruits
|
F |
rères et sœurs, Dieu, sans vouloir revenir au temps de l'absolutisme, de Louis XIV, dans la volonté inébranlable du roi soleil qui fait ce qu'il veut, quand il veut, comme il veut, et à la fin le figuier doit donner du fruit, même si ce n'est pas la bonne saison, il chasse à coups de fouet des changeurs qui sont entrés comme des brigands dans le Temple.
Dans la première lecture il ferme la bouche à tout ce que Job a pu dire et avec ses soi-disant amis, l'air de dire, toutes ces questions n'ont pas de réponse, tu n'étais pas là au moment de la création du monde, tu ne sais rien ! En même temps, je crois que fondamentalement, il ne faut pas se tromper, et je commencerai par l'évangile. On peut toujours expliquer de façon un peu exégético-historique que les brigands ne sont pas des brigands, qu'il était nécessaire d'avoir des changeurs dans le Temple pour passer de la monnaie romaine à la monnaie du Temple et que bien sûr en fait, les sacrifices, par définition à l'époque reposaient sur des sacrifices de substitution. Et en toute piété, on venait acheter des animaux pour les sacrifier, une avancée culturelle et cultuelle parce qu'on trouve mieux de sacrifier quelques animaux plutôt que de pratiquer des sacrifices humains.
Ce qui est derrière, ce n'est même pas cette espèce de majesté écrasante, ce n'est pas non plus un refus du sacrifice, c'est plutôt un problème qui reste étonnement moderne dans notre société et dans notre Église, c'est que dans notre relation à Dieu, nous sommes toujours tentés de trouver des moyens de substitution. C'est-à-dire que même si au départ, il est tout à fait normal de sacrifier des animaux, tout en pratiquant la morale et la justice auprès de son prochain, très rapidement, on peut laisser de côté la justice et la charité auprès de mon prochain, et réduire la religion simplement à quelques animaux sacrifiés.
Je crois que c'est cela que Jésus remet en cause, il remet en cause le problème de la substitution. Il est vrai aussi que plus facilement dans l'Église catholique, nous avons été habitués trop longtemps à une sorte de jeu de substitution : les prêtres, même s'ils sont moins nombreux, les religieux, les religieuses, c'était à eux qu'on déléguait plus particulièrement l'office de la prière, la catéchèse, etc … Beaucoup de chrétiens, encore maintenant considèrent que la religion, c'est un système de substitution. On vient demander un sacrement, et puis, on repart, et l'Église, les gens qui sont "payés pour" continueront. C'est cela que Jésus remet violemment en question en disant que la relation avec Dieu est directe, sans concession, elle est dans la vérité, et que par conséquent, nous n'avons pas à essayer de jouer et de passer notre temps à renvoyer la balle chez les autres. C'est la première chose.
La deuxième chose, même si là aussi cela se fait de manière un peu violente, c'est le fameux épisode du figuier. Là aussi, il y a une continuité avec l'épisode précédent, c'est que comme nous sommes invités à avoir une relation sans concession avec Dieu, et donc à arrêter toute religion de substitution avec Dieu, avec notre semblable, nous sommes invités à porter du fruit. La religion, ce lien que nous avons avec Dieu, si cela ne débouche pas à un fruit, c'est de la simple consommation et cela ne sert à rien et d'ailleurs, cela n'intéresse pas Dieu. Dans cet évangile, nous sommes donc conviés à porter du fruit. Nous, pas les autres !
Pour revenir à la première lecture tout en la reliant à l'évangile, vous avez remarqué que dans l'évangile, ceux qui s'en sortent, ce sont les malades et les enfants. Je trouve cela assez intéressant parce que nous pouvons toujours expliquer à Dieu : moi je ne sais pas, donc je délègue aux autres. Nous pouvons toujours dire à Dieu : moi je ne suis pas capable de porter du fruit, les autres le feront, je suis comme un enfant. Très souvent dans notre vie spirituelle, nous avons tendance à expliquer à Dieu que nous ne faisons pas ceci ou cela, parce que nous sommes débordés par de vrais problèmes, tout le monde, les laïcs comme les prêtres ont des problèmes, et nous avons quelquefois trop tendance à croire qu'il faut les régler et puis après, on verra. Ou alors nous avons tendance à penser que nous sommes des petits enfants et que par conséquent, nous ne pouvons pas le faire.
Et ce qui est très beau dans cet évangile, c'est que ceux qui s'en sortent le mieux, ce sont les malades, les premiers qui pourraient dire : nous on ne peut rien faire, et ce sont les petits enfants qui chantent la louange de Dieu. Autrement dit, les petits enfants, ils ne passent pas par un sacrifice de substitution, ils ne disent pas : ô mon Dieu, moi je ne sais rien faire ! après mon bac, je verrai pour être un bon chrétien, non. Ils y vont, excusez-moi l'expression, franco ! Je crois que c'est ça que Jésus met en avant, cette espèce de relation directe, profonde et franche que l'on retrouve en fait dans le livre de Job. Car ce qui est étonnant c'est que Job, dont on lit tout le livre, avec toutes ses théories sur le problème de la souffrance, du mal et de la mort, mais en fait à la fin, la réponse de Dieu est de dire : qui es-tu pour me poser cette question, tu n'étais pas là au moment de la création du monde, et puis la sagesse … et ce que je trouve extraordinaire, c'est que presque cette innocence volontaire de Job que l'on pourrait raccrocher à l'attitude des enfants porte du fruit.
Paradoxalement, il n'y a pas de réponse claire et nette de Dieu par rapport au problème du mal et c'est à travers cette réponse inexistante que du fruit est produit. Nous n'arrêtons pas à la fois de méditer sur ce problème, et c'est cela qui en fait, porte du fruit. Ce qui porte du fruit, c'est de croire que la seule chose que demande Dieu, c'est que nous nous tenions debout face à lui. Que nous soyons malades, que nous soyons des petits enfants, que nous n'ayons pas de réponse, nous sommes invités à nous tenir face à lui comme des hommes et des femmes.
C'est cela la véritable prière, c'est cela porter du fruit, c'est le véritable Temple. Le Temple n'est pas le lieu fait de pierre aussi beau sot-il, mais le Temple est ce lieu privilégié où je reste debout face à Dieu et face au mystère de la vie, de la mort et de la résurrection. C'est la véritable prière et c'est cette prière qui porte du fruit.
AMEN