LA RÉVOLUTION DE L'AMOUR

Tb 6, 2-9 ; Mt 19, 16-30

(22 août 2008)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

F

rères et sœurs, cet évangile est une véritable mine, je ne parle pas uniquement la mine dont on extrait de l'or et de l'argent, mais aussi d'une mine dont il en existe trop dans le monde, celle qui vous éclate à la figure quand vous marchez dessus. C'est un texte piégé pour différentes raisons.

Le premier piège, c'est de considérer comme on l'a fait dans une certaine tradition, que la vie en Dieu fonctionnerait à deux niveaux. Il y a d'abord la religion en tant que vie morale, qui est proposée au péquin du coin, c'est-à-dire au minimum respecter le Décalogue, et puis, il y a ce qu'on a appelé les conseils évangéliques qui seraient comme réservés à une élite de chrétiens, ceux qui ont choisi la vie religieuse, la vie monastique, etc … Dieu se révèlerait ou se laisserait toucher de manière différente avec le chrétien de base, et le chrétien qui fait partie de l'élite. On est arrivé ainsi à instiller dans la société chrétienne cette idée selon laquelle que pour vraiment être sûr d'être sauvé et de vivre en Dieu, il faut être moine, religieux, prêtre, etc … Moi qui ne le suis pas, je regarde cela de loin, et je m'efforce de faire le moins de bêtises possible. C'est le premier piège. A ce titre le Concile Vatican II a permis de mettre largement les choses en place. Dieu ne se réserva pas uniquement à ceux qui auraient tout quitté, matériellement et physiquement parlant.

Le deuxième piège est peut-être plus subtil et je crois qu'il est au cœur de l'argumentaire et du comportement à la fois du jeune homme riche avec Jésus, de Pierre avec Jésus, et de Jésus avec Pierre. Que ce soit du côté du jeune homme riche ou que ce soit du côté de saint Pierre, on croit que ce qui prime ce sont les moyens. Ce n'est pas faux. On retrouve la même chose dans d'autres passages de l'évangile comme celui où Jésus parle du chef d'armée qui fait le point sur ses troupes avant d'attaquer l'ennemi. C'est normal, c'est humain, c'est naturel, comment fonctionne-t-on quand on est sage ? On regarde le but qu'on veut se fixer, et à partir de là, on prend les moyens adéquats pour y arriver. C'est tout à fait normal et l'on trouve cela aussi dans l'évangile. Mais la révolution que Jésus demande à ce jeune homme, c'est de mettre tout à l'envers. Ce jeune homme dit, et je relis l'évangile à travers cette idée : "quels sont les moyens que je dois prendre pour avoir la vie éternelle?" D'abord, il ne parle pas de Dieu mais de la vie éternelle, et il parle de la vie après, comme si ce qu'il faisait là aujourd'hui n'avait pas d'incidence, ou comme si la vie éternelle n'était pas déjà là au milieu de sa vie. Il y a ce que je fais sur terre qui doit me préparer à une récompense : la vie éternelle après. Il y a deux problèmes : les moyens pour arriver à un but, et il y a d'abord la vie terrestre et ensuite la vie céleste et ces deux vies sont mises sur des plans différents.

Jésus répond au niveau de sa demande. Si c'est ce que tu veux, je vais t'expliquer au ras des pâquerettes : tu suis le Décalogue, et tu verras, ça va fonctionner. Mais il l'emmène sur un autre plan : c'est la révolution par rapport aux deux points que je viens d'évoquer. Premièrement : n'essaie pas d'abord de trouver des moyens qui vont t'assurer d'arriver un jour à la vie éternelle, laisse-toi d'abord aimer. Commence par ouvrir ton cœur, et tout ce que tu fais déjà arrivera ensuite. C'est la révolution ! Ce qui est départ semble être des moyens, ne sont pas des moyens, mais se révèle être la manifestation de ce bonheur qui est déjà reçu. Pour parodier un film qui n'a pas eu beaucoup de succès mais que les jeunes ont apprécié : "A la poursuite du bonheur", cela met en scène un acteur noir américain que les jeunes aiment beaucoup, et il raconte une histoire vraie d'un jeune qui était au chômage, qui réussit dans la vie en se faisant beaucoup d'argent sur le dos des autres, le film repose sur cette phrase : la poursuite du bonheur, et c'est au cœur de la constitution américaine. Tout homme a droit à rechercher le bonheur. Comme pour ce jeune homme, ce bonheur n'est pas déjà donné, mais il faut nous efforcer d'y arriver. Jésus dans ce passage dit : non, le bonheur n'est pas quelque chose qui est promis pour plus tard, le bonheur est déjà donné au départ, au moment de la rencontre avec Dieu. C'est cela la révolution, et malheureusement, beaucoup d'entre nous nous vivons sous le régime du jeune homme riche ou sous le régime de la constitution américaine. Nous mettons en œuvre des choses, en espérant avoir un jour le bonheur. Nous pensons que nous avons d'abord les moyens, et ensuite le bonheur. Jésus dit non, je le répète au moins pour la troisième fois, il dit que le bonheur est déjà donné au moment de notre rencontre avec Dieu. C'est là que tout se fait, que tout est donné, et dans un autre passage, un autre évangéliste dit : "Jésus le regarda et l'aima". Tout est donné à ce moment-là, et tout ce que je fais après, même si je crois que c'est une mise en œuvre des moyens pour un jour accéder au bonheur, en fait je suis complètement dans l'illusion. Toute ma vie, après cette rencontre, c'est la manifestation de la grâce que Dieu m'a donnée au moment de ma rencontre avec lui.

Cela permet de comprendre la fin de l'évangile. Pierre dit : mais nous qu'est-ce que nous aurons, nous avons tout quitté, nous n'aurons plus rien. Jésus répond : vous avez tout abandonné, votre famille, votre maison, votre métier, et cela vous sera donné de surcroît après. Jamais Jésus n'a condamné en soi les richesses, mais la chose la plus importante, c'est le Christ, le reste viendra ensuite. Ne croyons pas que nous avons d'abord à brûler les biens et les richesses pour nous permettre d'accéder à Jésus. Non, mais notre trésor c'est le Christ.

Frères et sœurs, cela nous permet de méditer sur ce qui est au cœur de la morale chrétienne (c'est un peu mon cheval de bataille, mais tant pis !). La morale chrétienne ce n'est pas de faire des choses en vue de gagner le paradis, parce que je ne pense pas le mériter ou que je suis déjà sauvé, mais la morale chrétienne, c'est de croire que je suis déjà sauvé et que je suis déjà transformé par ce regard d'amour que le Christ a posé sur moi, et que par conséquent, tous les gestes que je vais poser après, et tous les biens que je vais acquérir ne sont pas en vue de gagner le paradis, mais sont déjà de surcroît et ici maintenant, une sorte d'ouverture à la vie céleste.

 

 

AMEN