LE CHRIST SEUL

Tt 3, 4-7 ; Mt 19, 16-30

(12 septembre 2007)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

a figure du jeune homme riche nous est bien connue, ce n'est pas une nouveauté pour nous, c'est un évangile presque banal qu'on a utilisé pour toutes les occasions, notamment pour justifier la vie religieuse. Cet évangile du jeune homme riche signifie en réalité un enseignement que Jésus voulait faire comprendre à son entourage. C'est une sorte de contestation radicale de ce que pouvait être la manière de concevoir la vie pieuse, la vie religieuse. Dans un monde comme le monde juif, la richesse était considérée comme une bénédiction et c'étaient ceux qui étaient riches qui pouvaient accomplir les différentes offrandes ou les différentes exigences religieuses de la société de l'époque. C'était non seulement offrir des sacrifices, mais offrir des dons pour le temple, financer d'une manière ou d'une autre des activités pieuses. C'était quand même une conception religieuse assez simple en même temps qui n'excluait pas la générosité, il ne fallait pas la mépriser si facilement, c'était simplement parce que l'homme qui en avait les moyens, pouvait ainsi afficher une sorte de prédilection de la part de Dieu, il avait les moyens de faire du bien et d'honorer Dieu.

En fait, le statut religieux de ce jeune homme riche est un statut plutôt très évolué, la preuve, c'est qu'il vient demander des conseils supplémentaires pour améliorer sa performance. Quand il s'avance vers Jésus et lui demande : "Que puis-je faire pour avoir la vie éternelle ?"c'est un jeune homme riche certes, mais qui pense bien que l'on peut orienter la richesse qu'il possède en vue du salut et de la vie éternelle. La démarche de ce jeune homme est vraiment de bonne volonté. Elle n'est ni méprisable, ni mauvaise, ni inspirée par une quelconque manière un peu perverse de vouloir se poser là, d'orgueil, de satisfaction de soi, ce n'est pas du tout cela. Il sait que jusqu'à maintenant, et il le dit lui-même, il a accompli tous ces commandements, et au milieu de cela il sent même une sorte de limite dans tout ce qu'il a accompli jusqu'à ce jour. Précisément, il vient voir le maître et il lui dit : j'ai été conforme à toutes les exigences du commandement de la Loi, mais qu'est-ce que je peux faire de plus ?

Ce jeune homme se situe vraiment dans une sorte de dynamique religieuse de la piété juive contemporaine, extrêmement noble et très admirable. C'est remarquable quand même. Cet événement a dû marquer et choquer l'entourage de Jésus, Jésus démonte complètement cette attitude. Il lui dit : si tu veux continuer dans la perspective que tu as observée jusqu'à maintenant, normalement, cela devrait marcher. Jésus ne refuse pas la perspective de vie religieuse que ce jeune homme s'est imposée jusque-là. Au contraire, il lui dit qu'il peut continuer comme ça, que rien n'empêche. Mais le jeune homme insiste : cela je l'ai fait, avec l'air de dire qu'il n'y a pas trouvé de satisfaction. C'est à ce moment-là que Jésus casse le schéma religieux : si tu veux être parfait, il faut franchir un pas de plus qui est précisément la situation inverse.

Ce que Jésus lui dit, jusque maintenant, tu as essayé d'assurer pas simplement ta bonne conscience religieuse comme on a parfois tendance à dire de ce texte, mais tu as essayé d'assurer la vérité même de ton rapport avec Dieu par tes propres moyens. Essaie maintenant, sans aucun moyens ! Vends tout ce que tu as, ce sur quoi tu comptais jusqu'à maintenant pour peaufiner cette réalité de ta relation avec Dieu, maintenant, tu peux la construire uniquement en me suivant. Si tu me suis, il n'y aura aucune garantie, il n'y aura aucune assurance, il n'y aura aucun moyen à ta disposition.

C'est évidemment de la part de Jésus une prétention extraordinaire, et on comprend très bien d'une manière humaine que le jeune homme ne l'ait pas cru. En réalité, le jeune homme n'est pas triste parce qu'il avait de grands biens au sens où il faut quitter de grands biens, mais le jeune homme riche qui avait de grands biens ne comprend pas ce que Jésus lui propose. Pour pousser le raisonnement jusqu'au bout, le jeune riche aurait pu demander : que puis-je faire pour toi pour t'aider dans tes œuvres ? c'est à peu près cela la problématique du jeune homme riche. Que pourrai-je faire encore pour que ton audience augmente ? Et Jésus lui dit : ce n'est absolument pas à ce niveau-là. Tu lâches tout, il n'y a plus que moi ! A ce moment-là le jeune homme riche est littéralement mis au pied du mur.

Jésus appelle cela la perfection, c'est pour cela qu'on en a fait la théologie de la vie religieuse, l'état de perfection, ce qui ne veut pas dire que les religieux sont parfaits, mais qu'ils essaient d'atteindre un état dans lequel ils n'ont aucun moyen par eux-mêmes de gagner leur salut, mais ils sont dépouillés de tout et ne s'attachent qu'au Christ, mais c'est bien cela la signification. Il y a un moment, et pour tout homme, où face au salut, il n'y a aucun moyen personnel pour y prétendre, c'est le seul fait d'accepter de suivre le Christ.

On comprend qu'après, le Christ ait enchaîné sur un enseignement sur la richesse, en disant qu'il est difficile à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu. Cela ne veut pas dire qu'en soi les richesses sont mauvaises, mais elle rendent aveugle sur ce point précis de ce qui est le plus essentiel et le plus fondamental, la recherche de Dieu, c'est-à-dire pour le Christ, le fait de le suivre pour découvrir avec lui et par lui le mystère de Dieu.

On comprend très bien que dans l'histoire de l'Église, notamment le père des moines saint Antoine, un jour, quand il a entendu ce texte dans une église, cela a correspondu à ce qu'il cherchait. Il a compris tout à coup qu'il ne trouverait pas Dieu par lui-même et par ses propres moyens, ce que symbolise la richesse comme moyen d'expression religieuse, mais qu'à un moment donné, sans moyens, sans rien, sans appui personnel, on peut considérer que c'est la seule suite du Christ qui nous ouvre le Royaume.

Ce débat n'est pas uniquement celui de savoir si on veut vivre en religieux ou pas, c'est beaucoup plus profond que cela, c'est un débat qui est au cœur de toute vie chrétienne, à partir du moment où l'on entre dans le mystère de la suite du Christ, il s'agit de savoir ce qui constituera notre identité religieuse. Ou bien ce sont les moyens que l'on se sent à disposition de mettre en œuvre et effectivement, et l'on risque un certain chemin qu'il faut bien appeler déviant, même s'il n'est pas foncièrement mauvais, ou bien on reconnaît que c'est la seule suite et la seule obéissance à l'exigence du Christ comme absolu qui nous permet d'avancer vers le Royaume.

 

 

AMEN