UN PARDON SANS CONDITION
Tt 1, 1-9 ; Mt 18, 12-30
(7 septembre 2007)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
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rères et sœurs, l'inconvénient de cette parabole au sujet de la brebis perdue égarée et retrouvée, son inconvénient consiste à ce qu'elle renvoie tellement à un imaginaire champêtre que nous ne voyons plus ce qui est écrit après cette parabole. Nous l'imaginons très bien, dans quelles conditions cela peut se réaliser, dans quel état est la brebis, comment le berger traverse toute la montagne et les ravins pour la retrouver, comment il la met sur ses épaules, et comment il revient. En écoutant cette parabole avec vous, je ne pouvais pas m'empêcher de penser à un jeune que j'ai rencontré hier, et qui m'a raconté un stage qu'il a effectué dans un collège et comment il a découvert que paradoxalement, ce sont souvent aux élèves les plus difficiles qu'on s'attache le plus.
C'est vrai que d'autre part cette parabole pose un problème, parce que nous avons l'impression d'avoir à opposer une personne à la communauté. Doit-on faire le choix d'aller sauver une personne toute seule au risque de laisser la communauté toute seul, ou alors doit-on faire comme dans les sous-marins, fermer les écoutilles, perdre quelques marins et garder la communauté en vie ?
Une réflexion ne peut pas aller plus loin vis-à-vis de cette parabole si nous ne prenons pas en compte les deux paragraphes qui suivent et que nous avons entendus. Si nous replaçons le contexte de cette parabole qui est le contexte de l'évangile selon saint Matthieu, il faut se rappeler que cet évangile fonctionne par ce qu'on appelle des discours. Il y a entre autres ce qu'on appelle les cinq discours, le discours sur la montagne, le discours apostolique, le discours parabolique, le discours ecclésiologique, et le discours eschatologique. Donc, il ne s'agit pas ici de sauver une personne aux dépens de la communauté. Il s'agit bien d'ecclésiologie, il s'agit bien d'Église et de communauté.
J'aurais voulu attirer votre attention sur le verset qui termine systématiquement chaque paragraphe. A la fin de la parabole de la brebis égarée, Jésus dit : "Ainsi, on ne veut pas chez votre Père qui est aux cieux, qu'un seul de ces petits se perde". Il ne s'agit pas d'opposer la personne à la communauté, il s'agit de découvrir qu'on est dans le plan de Dieu qui est aussi compliqué et aussi abscond qu'une parabole, et que la communauté vue du côté du cœur de Dieu, c'est de décider qu'il ne faut pas qu'il y ait un membre qui soit perdu. C'est cela le plus important.
Ensuite, à la fin du paragraphe sur la correction fraternelle, vous avez entendu le verset qui dit : "En vérité je vous le dis, tout ce que vous lierez sur la terre sera tenu au ciel pour lié, et tout ce que vous délierez sur la terre sera tenu au ciel pour délié". Ce n'est plus le même discours. On n'est plus du côté du cœur de Dieu et de son plan, on est du côté des moyens que Dieu donne à l'homme pour réaliser ce plan, c'est-à-dire pour que la communauté n'éclate pas. Les moyens que Dieu donne à l'homme pour éviter que la communauté n'éclate, quels sont-ils ? C'est le pardon et c'est le pouvoir que nous avons de pardonner ou de ne pas pardonner. C'est le pouvoir que nous avons de faire en sorte de continuer ou de ne pas continuer une histoire avec un frère ou une sœur. C'est fondamental, je suis d'accord avec vous, c'est bien Dieu qui pardonne, ce n'est pas moi, mais mon expérience du sacrement de réconciliation me montre que nous recevons très souvent des gens qui évidemment demandent pardon à Dieu pour leurs péchés, mais qui souffrent de vouloir pardonner à quelqu'un qui n'en voit pas la nécessité. On est exactement dans cette problématique. Il me revient à moi et à moi seul, parce que je suis libre de le faire, d'accepter ou de refuser un frère ou une sœur.
Le troisième verset qui conclut le troisième paragraphe c'est ce que la Bible de Jérusalem appelle la prière en commun : "Que deux ou trois en effet soient réunis en mon nom, je suis là au milieu d'eux". Nous avons ici la raison d'être de la communauté. La raison d'être de la communauté des chrétiens, ce n'est pas de mettre en place une petite organisation pour lutter contre la société parce qu'elle ne nous plaît pas ou pour promouvoir telle ou telle idée, la raison d'être de l'Église, c'est de louer le Seigneur, c'est d'être à l'image de ce que nous sommes, enfants de Dieu, et nous le sommes pas uniquement quand nous sommes seuls vis-à-vis de Dieu. On peut comprendre le tête-à-tête intime avec Dieu, c'est très bien, mais la vie chrétienne ne consiste pas uniquement en une série de tête-à-tête. A ce sujet, un des plus grands mystiques que compte l'Église, Jean de la Croix, dont on ne peut pas dire qu'il n'a pas privilégié la prière personnelle, est le premier à dire : "Dieu ne veut pas que personne ne mette sa confiance dans son propre sentiment". Et encore : "Le solitaire qui tombe n'a personne pour le relever". Je crois que c'est ce qui est dit dans ce passage à la fois de la correction fraternelle et de la prière communautaire.
Frères et sœurs, quand nous prions en commun nous dévoilons la raison d'être de l'Église et en même temps, l'être même de Dieu qui est la Trinité, et qui est cet amour communautaire.
Que ces trois petits paragraphes soient pour nous l'occasion de méditer sur ce que nous pensons de l'Église et peut-être à la fin, sur la manière dont nous accepterions d'être véritablement un membre de cette Église, c'est-à-dire un membre dans l'Église, selon le plan de Dieu, prêt à pardonner, prêt à avancer avec les frères et sœurs que Dieu nous adonnés pour pouvoir le louer.
AMEN