LE PUR ET L'IMPUR

2 Tm 1, 13-14 et 2, 1-2 ; Mt 15, 10-20

(30 août 2007)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, ce petit texte fait sans doute partie des pensées, des idées les plus bouleversantes et révolutionnaires de l'enseignement de Jésus dans le monde de son temps.

Les controverses sur le pur et l'impur nous paraissent aujourd'hui tout à fait mineures et un peu secondaires, même de la religion naïve. Mais à l'époque, on ne le comprenait pas ainsi, car le pur l'impur, surtout dans la tradition juive tardive était une question extrêmement brûlante et sur laquelle il y a beaucoup de paroles de rabbins et des traités entiers qui rassemblent ces paroles comme une sorte de commentaire de la Loi, comme si la Loi pouvait être ce qui essentiellement avait pour fonction d'indiquer la différence entre le pur et l'impur. Pourquoi ? Pour une raison très simple : dans la mentalité juive de l'époque, pur c'est ce qui est indemne, c'est le non contaminé, ce qui n'est pas soumis à influence, ce qui n'est pas susceptible d'être dénaturé. Le pur, c'est l'aseptisé, le stérilisé. C'est ce en quoi aucun facteur étranger ne rentre pour troubler et modifier l'ordre des choses. Par conséquent, la religion est par excellence le domaine du pur. Donc, quand les pharisiens sont choqués par les paroles de Jésus, en disant : ce qui entre dans l'homme ne risque pas de le rendre impur, on comprend ce qu'ils veulent dire. Si le cœur même de la religiosité juive c'est de ne pas être soumis à influence, c'est d'être séparé, alors tout devient dangereux, et principalement ce qu'on ingurgite. Si vous mangez un animal impur, cela vous rend impur, si vous mangez quelque chose qui n'est pas permis par la Loi, cela vous rend impur. Cela vous soumet à influence. Donc, cela diminue d'autant votre liberté cultuelle par laquelle vous existez pour Dieu.

Cette conception du pur n'est pas du tout une conception naïve, c'est une conception extrêmement élaborée dans laquelle être pur, c'est se maintenir dans son intégrité pour pouvoir ensuite avoir une relation avec Dieu. Le seul problème, et c'est là-dessus que Jésus attire l'attention, c'est qu'il faut se demander par où devient-on aliéné ? Est-ce qu'on est aliéné, rendu impur, sous influence par le monde ou par soi-même ? Jésus dénonce ici l'aspect le plus redoutable de l'existence humaine, c'est que l'impur n'est pas dehors, ce n'est pas l'ailleurs, ce n'est pas ce dont on se sépare ou ce dont on s'éloigne, l'impur c'est ce qu'il y a de plus proche et de plus intime à nous-même. Et à partir de ce moment-là bien malin qui peut se séparer de l'impur ? Nous y sommes tous, on est tous dedans, on est tous pécheurs.

C'est pour cela que Jésus change complètement la perspective. Il n'y a pas une zone réservée dans laquelle on est hors péché, mais on est déjà plongé dans l'impureté, dans l'aliénation, dans la non autonomie, par le seul fait de ce qui se passe dans notre cœur. Du coup, cet enseignement sur le pur et l'impur montre que ce n'est pas le comportement religieux qui par lui-même vous isole et vous rend étanche et aseptisé, mais cela ne peut venir que d'ailleurs. C'est un enseignement sur la grâce, car nous ne sommes pas pur parce que nous essaierions de nous couper du monde ou des autres, nous sommes impurs parce qu'en nous-même déjà, notre liberté est déjà impure, déjà liée au mal, déjà capable de convoitise, de mauvais desseins, d'adultère, de meurtre, etc … La véritable impureté vient de là.

Voyez frères et sœurs, cet enseignement de Jésus change complètement toute la perspective religieuse que l'Israël de l'époque pouvait avoir, dans laquelle il essayait par les comportements extérieurs de maintenir et sauvegarder une sorte d'identité par étanchéité, par séparation, par coupure, et le Christ dit: vous n'y arriverez jamais. Alors peut prendre place un enseignement sur la grâce, sur le don, car qui peut rendre pure la liberté humaine sinon Dieu seul ? C'est le début de la théologie non plus de l'auto-préservation, de la survie, mais de la théologie du salut, du fait d'être envahi de la grâce et de la présence de Dieu, et d'être ainsi non pas préservé du monde, ni même préservé de soi, mais sauvé du péché et du mal.

 

AMEN