PRUDENCE ET INNOCENCE
Ez 20, 5 b-10 ; Mt 9, 27-38
(20 juillet 2005)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
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ujourd'hui, l'évangile nous invite à parler d'animaux. Je ne parlerai pas des brebis et des loups, et du fait paraît-il que les brebis sont tellement idiotes qu'elles sautent par-dessus leur enclos pour se précipiter dans la gueule des loups, c'est sans doute de là que vient cette fameuse expression : se jeter dans la gueule du loup.
Non, ce qui va m'intéresser aujourd'hui, c'est la prudence du serpent et l'innocence de la colombe. La prudence est une vertu qui, actuellement, n'est pas tellement bien vue. On l'associe avec la peur, le refus de s'impliquer dans le champ de la vie. L'homme prudent c'est peut-être celui qui essaierait de vivre parfaitement cette maxime bien connue : pour vivre heureux, vivons caché ! Par conséquent, la vertu de prudence est pour nos contemporains à l'opposé de ce qui fait la force, la noblesse, l'action, l'héroïsme de ce que nous devrions vivre dans notre vie à chaque instant. L'homme prudent, c'est vraiment le type peureux qui est comme paralysé par tout ce qui se passe autour de lui et qui refuse de s'engager dans quoique ce soit de sa vie et qui reste là et qui pourrit sur pied.
En fait, la prudence, déjà chez les anciens, dans l'antiquité grecque, dans l'évangile, est exactement à l'opposé de ce que nous imaginons dans notre monde contemporain. D'abord, chez les anciens, il n'y a rien de plus beau de plus noble et de plus héroïque que l'homme prudent. Mais je ne vais pas vous donner un cours sur la prudence chez les grecs, ce n'est pas mon propos. Cette prudence dans l'évangile et dans la théologie catholique est au cœur même de notre vie morale. Il y a ce que l'on appelle les vertus théologales et les vertus cardinales, la prudence fait partie de toute une série de vertus que nous appelons cardinales. Ce que nous savons moins, c'est que la première vertu cardinale parmi toutes les vertus cardinales, la force, la tempérance, la justice, et les autres, c'est la prudence. C'est-à-dire, frères et sœurs, que la première vertu qui nous permet ensuite d'être juste, d'être fort, d'être tempérant, etc … c'est la vertu de prudence. C'est cette vertu de prudence qui nous permet de vivre une vie "vertueuse".
Pourquoi ? Parce que, vous l'avez bien compris maintenant, la prudence n'est pas de se désengager du champ de la vie quotidienne, ce n'est même pas de se réfugier dans une intelligence purement dans les idées. La prudence, c'est justement dans la capacité de déployer son intelligence pratique. C'est cela la prudence. Quand je dis cela, attention, ce n'est pas de s'en tenir à un programme et de faire tout ce qu'il faut pour que cela soit mis en pratique, et forcer ceux qui sont en face de moi, mais c'est bien au contraire savoir équilibrer à la fois l'intelligence avec le pratique. C'est d'une certaine manière, être en prise directe avec les choses de la vie quotidienne. Je ne sais pas si cela vous a fait le même effet que pour moi, mais ces derniers temps, nous avons donc entendu le discours évangélique sur la montagne. Entre nous soit dit, c'est un discours que je n'aime pas beaucoup, non pas parce que je n'aime pas ce qui est dedans, mais parce que je me sens extrêmement loin et perdu dans ce discours évangélique. En fait, il me semble tellement universel que je ne sais pas quoi en faire dans ma vie quotidienne. Tendre l'autre joue, tout ce que nous avons entendu, au fur et à mesure des évangiles que nous avons lu à la messe, je me sens complètement perdu dans ce discours. Et ce que je trouve très beau par contre, dans l'évangile de Matthieu, c'est qu'après nous avoir donné ce premier discours (il y a cinq discours dans cet évangile, comme il y a cinq livres du Pentateuque), après nous avoir asséné ce discours nous ouvrons aujourd'hui le deuxième discours qui est le discours apostolique.
Ce discours apostolique est très important. Quittons les belles phrases que nous aimerions vivre et que nous ne vivons pas, pour quelque chose d'autre. Qu'est-ce que c'est que la prudence ? Jésus lui-même le dit quand il dit à ses apôtres d'aller rencontrer les gens et de vivre chez eux. En fait, la prudence, c'est du côté de l'accoutumance. Avant même de poser un acte, je dois, comme le Christ qui est venu s'accoutumer à la vie de l'homme sur terre, en se taisant pendant trente ans, moi, envoyé par le Christ, je dois m'accoutumer aux autres. Je dois effectivement essayer de découvrir et de comprendre comment vit l'autre. C'est pour cela que les apôtres sont envoyés au cœur même de la vie de ces gens, pour partager la vie de tous les jours, des familles qui vont les accueillir. Il n'est pas difficile de dire que la prudence est la plus grande des vertus cardinales, c'est celle qui conduit les autres vertus. C'est la capacité de faire fonctionner mon intelligence avec la pratique, avec les choses concrètes de tous les jours. Mais, est-ce que cette prudence suffit pour être chrétien, être apôtre ? Le Christ dit : non. Il va articuler cette prudence avec autre chose, avec une vertu morale qui est l'innocence. Et je trouve très beau que le Christ nous dise de faire fonctionner à la fois la prudence et l'innocence. Pourquoi ? Parce que c'est vrai que nous pourrions aussi mettre la qualité de prudence au service du mal, au service de notre propre égoïsme. Or, quand le Christ parle de prudence, d'innocence, quand il parle d'être à la fois serpent et colombe, il nous explique que ces deux vertus fonctionnent ensemble, et qu'on en peut pas les couper et en privilégier une aux dépens de l'autre. Soyez tellement prudents, comme les serpents, que vous allez en perdre même votre innocence, et l'innocence que le Seigneur nous donne. Soyez innocents comme les colombes, et tellement innocents, qu'à la fin, vous vous faites détruire. Ce n'est pas ce que le Seigneur veut.
Frères et sœurs, que cette parole nous introduise justement dans ce juste équilibre de la vie chrétienne de savoir être prudent. C'est-à-dire, découvrir ce que Dieu veut pour moi et ce que Dieu veut que je fasse pour les autres, mais aussi, qu'il nous donne cette innocence de ne jamais nous perdre sur les chemins des serpents.
AMEN