DANS LA LOGIQUE DE LA GRÂCE
Ap 22, 1-7 ; Mt 25, 14-30
(26 novembre 2004)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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rères et sœurs, dans cette parabole, en dépit des apparences, il ne s’agit pas de comptabilité. C’est pourquoi quand le serviteur paresseux et craintif, celui qui s’est laissé submerger par la peur et rapporte le talent qui n’a rien produit, le maître peut le faire donner à celui qui en a déjà dix. Ce n’est pas une injustice, il ne s’agit pas là de répartit équitablement les biens, il s’agit de tout autre chose. Comme il arrive fréquemment dans les paraboles, le Seigneur excite notre curiosité par un détail qui au premier abord peut nous sembler choquant.
En fait, il ne s’agit pas de distribution équitable des biens, il ne s’agit pas de justice, il s’agit de la grâce. Si les serviteurs ont pu faire fructifier les talents, ce n’est pas par leur industrie, ou par leur capacité au gain, mais s’ils ont pu le faire, c’est uniquement parce que le Seigneur a rempli leur cœur et ceci parce que leur cœur avait confiance dans le Seigneur. Ce qui est remarquable, c’est que celui qui a caché le talent, dit : "C’est parce que j’ai eu peur". Je savais que ce que tu ramasses ce n’est pas ce que tu as répandu mais bien au-delà. Nous ne sommes pas dans un ordre de comptabilité, nous sommes dans l’ordre de la grâce où les choses sont surabondantes, surabondantes à cause de l’adhésion du cœur, ce qu’on appelle la foi qui est le contraire de cette crainte, qui est le contraire de ce calcul et de cette peur qui habite le cœur du mauvais serviteur.
C’est pourquoi, à ceux qui ont su lui faire confiance, à ceux qui ont su se laisser aller au-delà de ce qui leur avait été donné, le Seigneur dit : "Entre dans la joie de ton maître". La récompense ne consiste pas à leur donner davantage, mais elle consiste à les faire entrer dans la joie de Dieu. Nous sommes dans l’ordre de la grâce. Ce que Dieu nous donne, c’est la grâce, ce que nous faisons fructifier des dons de Dieu, c’est par grâce, et ce que le Seigneur nous donne en récompense, c’est par grâce.
Le texte de l’Apocalypse que nous entendions va développer ce thème de la grâce. Il nous est dit que dans la Jérusalem nouvelle, dans le Royaume de Dieu, au milieu de la ville, il y a le trône de Dieu, le Père et de l’Agneau, Jésus, et de ce trône jaillit un fleuve d’eau vive, un fleuve de vie limpide comme du cristal, et de fleuve, c’est l’image de l’Esprit qui vient en surabondance répandre la vie, la grâce, la gratuité du don que Dieu dispense à profusion. Ce passage sur le fleuve de vie qui fait fructifier des arbres au-delà des limites du raisonnable, puisque ces arbres portent des fruits douze fois par an, un fois par mois, et qu’ils donnent des fruits qui sont bons à manger et qu’ils portent des feuilles qui sont aptes à guérir, ce passage est une référence à l’oracle du prophète Ézéchiel qui, voyant les derniers temps, nous avait parlé de ce fleuve qui coule du trône de l’Agneau, qui coule du temple de l’Agneau. Et ce fleuve, nous disait le prophète, si nous nous avançons sur ses rives, et que nous essayons de le traverser, au bout d’une certaine distance, nous avons de l’eau jusqu’aux chevilles. Si nous continuons à longer ce fleuve, il devient un torrent, et si nous essayons de le traverser, nous avons de l’eau jusqu’aux mollets. Si nous allons plus loin, nous avons de l’eau jusqu’aux reins, et plus loin encore, il est devenu un fleuve infranchissable, un torrent jaillissant en surabondance. C’est l’image de cette grâce qui inonde le monde, grâce foisonnante donnée par Dieu. Il nous est dit encore dans l’oracle d’Ézéchiel que cite l’Apocalypse, que ce fleuve apporte la vie partout où il va, et même quand il se déverse dans la mer morte, cette mer qui, à cause de sa salinité excessive ne comporte ni poisson, ni algues, ni aucune trace de vie, cette mer morte devient une mer vivante, et il y aura des poissons comme dans les autres mers, et il y aura de la vie surabondante. Ézéchiel nous dit encore comme signe de cette vie, les arbres poussent sur les rives du fleuve, et c’est là que l’Apocalypse cite Ézéchiel, ces arbres sont si revigorés par l’eau qui vient du sanctuaire, l’eau qui vient du trône de Dieu par l’eau de l’Esprit, qu’ils produisent au-delà des limites normales, douze fois par an, des fruits qui sont bons à manger, et des feuilles qui servent de remèdes pour les malades.
C’est donc ce fleuve qui jaillit du cœur de Dieu, qui jaillit du trône de Dieu, de l’amour du Père et du Fils, c’est le trône du Père et de l’Agneau, c’est ce fleuve qui est l’Esprit qui jaillit dans notre cœur, qui déborde en nous, qui va au-delà des limites de notre nature, qui est la surabondance de la grâce.
Ne faisons pas de notre vie humaine, de notre vie morale, une comptabilité. Ne faisons pas de nos actions un marchandage entre Dieu et nous, comme si Dieu allait récompenser ou punir, mais laissons-nous prendre dans la logique de la grâce, de cette surabondance de Dieu qui va toujours plus loin et qui nous entraîne dans la confiance de la foi. Dieu donne, Il donne de façon illimitée, et nous ne devons pas avoir peur des dons de Dieu même s’ils nous entraînent très loin de nos capacités naturelles. Même si Dieu nous demande beaucoup, Il nous donne plus encore et nous devons avoir confiance dans ce fleuve d’eau vive qui nous traverse, ce fleuve de la grâce que nous donnent les sacrements, le baptême, l’eucharistie que nous allons célébrer maintenant. Laissons-nous envahir par cette logique de la grâce de Dieu : plus on donne, plus on reçoit, plus on se donne, et plus on est comblé.
AMEN