LE JEU DE L'HYPOCRISIE

Jdt 14, 11 à Jdt 15, 3 ; Mt 23, 23-32

(9 octobre 2004)

Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

L

a première lecture est Judith et son Holopherne dont elle vient de trancher la tête, comme d'ailleurs ce texte de l'évangile, n'ont certainement rien de réjouissant. Entre un meurtre et les malédictions, que pouvons-nous préférer ? Je pense bien sûr, ni l'un, ni l'autre !

Arrêtons-nous cependant sur ces malédictions de Jésus. Il nous faut d'abord sortir d'une peur qui pourrait être la nôtre, de se dire que Dieu a un esprit vengeur et qu'il promet le malheur. Cela change bien sûr l'image d'un Christ sauveur, bon et miséricordieux. Les châtiments, dans l'évangile de Matthieu, appartiennent d'abord à un cadre littéraire. Il y a, et nous l'avons lu déjà hier, sept malédictions aux scribes et aux pharisiens. Nous le savons, le chiffre sept a une forte symbolique, et c'est pour montrer le comble auquel les pharisiens et les scribes ont mis ainsi le Seigneur, comme Jésus le dit : "Vous comblez la mesure de vos pères". Ils sont arrivés à la perfection du mal. C'est un cadre littéraire, ne serait-ce que parce que cela commence toujours par la même rengaine, au moins les quatre dernières malédictions commencent toutes par : "malheur à vous scribes et pharisiens hypocrites". Ce cadre littéraire est très bien respecté en ce sens que les deux premières que nous avons lu aujourd'hui concernent des petits détails autour de la dîme de la menthe, du fenouil, et la deuxième de laver la coupe, et ces images servent au Seigneur pour souligner combien nous avons fignolé dans le détail et nous sommes passés à côté des choses importantes. Je dis "nous", parce que nous aurions certainement trop d'orgueil si nous nous placions à l'extérieur de ces malédictions.

Nous avons laissé ainsi la justice, la miséricorde et la bonne foi de côté, alors que nous nous sommes occupés de la dîme de la menthe, du fenouil et du cumin. Il nous faut lire cela dans notre vie de tous les jours : mettre les petites occupations qui sont les nôtres et qui encombrent l'espace de notre vie et celle des autres, qui s'appellent cumin, fenouil et menthe, alors que nous pouvons délaisser la justice, la miséricorde et la bonne foi en ne faisant pas attention à l'autre, en ne sachant pas être attentif à ce dont il a réellement besoin. Et nous pourrions continuer pour nous-même, nous passons notre temps à nettoyer l'intérieur et l'extérieur de la coupe, ou comme le dit la troisième malédiction aujourd'hui, à nous donner belle apparence, et nous ne mettons pas autant de soin peut-être à vivre les sacrements de la miséricorde, à vivre dans la paix et la sagesse que Dieu nous accorde, à réclamer cette grâce. Comment pourrions-nous être attentifs et préférer l'extérieur, quand le Seigneur nous appelle à vivre dans l'intimité avec lui ?

"Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites". La mesure est comble lorsque Jésus souligne que l'on bâtit des sépulcres pour les prophètes et que l'on décore les tombeaux des justes. Mais, décorer le tombeau des justes, et ensuite comme le dit Jésus lui-même : "Nous, nous n'aurions pas fait comme nos pères, nous n'aurions pas tué les prophètes". C'est se mettre en-dehors de l'histoire des hommes, c'est se désolidariser de l'humanité, c'est croire que si on avait été à la place d'Adam, nous n'aurions pas cueilli le fruit. Quelle méprise sur nous-même, quelle erreur sur notre propre action. Jésus dit simplement : "Vous êtes aveugles, guides aveugles qui arrêtez au filtre le moustique, et engloutissez le chameau".

Pharisien aveugle, purifie l'intérieur de la coupe et de l'écuelle. Tu te donnes l'apparence extérieure, pourtant au-dedans, tu es dans les ténèbres. Tu penses que tu n'aurais pas assassiné les prophètes, tu es dans l'erreur, tu es vraiment aveugle. Le pire pour le Christ, ce n'est pas de prononcer des malédictions, c'est de constater que, quoi qu'Il dise, Il fait partie des prophètes et les pharisiens et les aveugles sont en train de tuer le prophète qu'il est, alors qu'ils sont en train de dire : nous n'aurions pas fait cela. Il y a encore tellement aujourd'hui, des pharisiens et des aveugles qui continueraient à tuer les prophètes, ou encore le Christ.

 

 

AMEN