LE SENS DES MOTS : L'HYPOCRISIE
Jdt 13, 17-20 ; Mt 23, 13-22
(8 octobre 2004)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
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I |
l y a dans l'histoire des mots un vocabulaire qui se trouve voué aux gémonies, et qui de sa naissance jusqu'à maintenant a perdu complètement sa signification, et non seulement on l'a perdu, mais on s'est retrouvé avec un sens opposé, c'est le mot hypocrite. J'aurais voulu ce matin vous donner quelques réflexions sur ce mot.
C'est vrai que maintenant, quand on utilise ce mot hypocrite, on sait ce que cela veut dire : on n'en pense pas moins, on fait un grand sourire au monsieur et à la dame, on est gentil par-devant mais par derrière, on n'en pense pas moins ! On dit de faire cela, mais on ne le fait pas. C'est vrai en fait que c'est la ligne directrice de ces imprécations de Jésus contre les pharisiens, c'est de dire : vous prêchez quelque chose que vous ne vivez pas.
Mais, comme le saumon remonte la rivière, je voudrais retrouver le sens du mot hypocrite pour essayer d'y trouver une sorte de réflexion aujourd'hui. En fait, c'est assez incroyable, parce que le mot hypocrite, à l'origine ne veut absolument pas parler de duplicité, de mensonge, mais en grec, hypocrite, veut dire : répondre. On pose une question, et je réponds. Ensuite, le sens a changé, c'est devenu : interpréter. L'hypocrite, c'était celui en fait qui était capable à partir d'un message divin, souvent obscur bien sûr, d'essayer d'y trouver une interprétation pour donner à celui qui ne savait pas interpréter. Vous aviez eu un signe, vous alliez voir le devin, il disait : il vous est arrivé telle chose, moi, je l'interprète de telle et telle manière ! On donnait une petite pièce et l'on repartait. Il y a encore un autre sens qui a été repris, pour ce mot interprétation, en fait, on essayait de trouver à l'intérieur de soi (c'est cela la racine du mot grec), quelque chose qui puisse être éclairé, qui puisse être sorti, être proposé comme interprétation. Dans la même ligne, l'acteur qui joue sur la scène de théâtre est un hypocrite. Il a son nom, il a sa vie, et à un moment donné, qu'est-ce qu'il va faire ? Il va interpréter un rôle, une histoire qu'il n'a pas vécu, jouer le rôle d'un assassin alors qu'il n'a jamais tué, jouer le rôle d'un jaloux, alors que même s'il a déjà été jaloux, ce ne sera pas de la même manière. Un acteur, c'est un hypocrite. C'est quelqu'un qui a un masque, même visiblement dans le théâtre grec, il a un masque parce que sa vraie personnalité est cachée, et qu'il soit content, pas content, grippé ou pas grippé, il faut qu'il joue si c'est possible. De cette manière, cette idée en fait d'interpréter un rôle qui n'est pas le sien, la Septante, la Bible grecque a récupéré ce mot et l'a utilisé justement dans le sens que nous utilisons nous, maintenant. La première fois, dans le livre de Job, l'hypocrite est effectivement celui qui joue un double jeu, et qui joue un double rôle. C'est vrai que pour la théologie judéo-chrétienne, où justement, l'unité de la personne est si importante, du fait même que le péché a introduit la division dans le cœur de l'homme, on peut comprendre très facilement que l'hypocrisie soit vue comme le lieu même de division avec Dieu et avec les hommes. C'est la raison pour laquelle Jésus utilise le mot hypocrite dans ce sens.
On peut aussi éclairer d'une autre manière cette imprécation sur l'hypocrisie des pharisiens et des scribes. C'est vrai que parfois dans notre vie, nous sommes fondamentalement hypocrites et nous le savons très bien. Il y a d'autres moments où nous avons l'impression de subir plus cette hypocrisie que de la vivre par nous-même. Je pense que lorsque le Christ s'adresse aux pharisiens, et même plus particulièrement aux docteurs, que veut-Il dire? Il veut dire que si nous gardons en mémoire la première interprétation du mot hypocrite, c'est-à-dire donner une réponse, une interprétation à quelqu'un d'autre, quel est notre plus grand risque dans la vie chrétienne, surtout quand tout va bien, et que quelqu'un vient vous voir et qu'il dit, lui que tout va mal dans sa vie ? Le risque, c'est de donner notre propre réponse par rapport à notre propre chemine vie, à la question de l'autre. C'est presque lui dire : tu viens avec tes problèmes, avec tes interrogations, moi je vais te dire comment tu vas régler tes problèmes, et tu va trouver une réponse. Et quel est le chemin que je lui propose, par défaut très souvent ? C'est notre propre chemin. J'ai envie de dire que c'est normal, parce que si nous avons rencontré Dieu d'une telle et telle manière, nous n'avons qu'une seule envie, c'est que l'autre découvre Dieu … de la même manière que nous. Ce qui se passe alors, c'est que nous empêchons la personne de découvrir Dieu selon son propre chemin. Peut-être que cela aussi est une lecture de l'hypocrisie. Est-ce que nous sommes aptes à pouvoir interpréter et à accompagner un frère ou une sœur sur le terrain de sa vie chrétienne ? C'est vrai que c'est extrêmement difficile pour vous, mais aussi pour nous. On sait bien que ce dont on parle le mieux, c'est de nous-même. Quand on vient nous poser une question, on a envie de répondre sur notre propre cheminement, et c'est compliqué pour nous de nous sortir de nos problèmes et de notre chemin, pour essayer de comprendre ce que vit l'autre et pour l'accompagner.
Frères et sœurs, que ce petit mot nous rappelle qu'il y a une hypocrisie la plus connue, qui est la manière dont nous ne vivons pas ce que nous devrions vivre, mais il y a aussi une hypocrisie beaucoup plus difficile à cerner, c'est la manière dont parfois nous obligeons les autres à suivre notre propre route. Que le Seigneur nous éclaire, qu'Il nous donne cette liberté des enfants de Dieu, afin de sortir de nous-même et d'accompagner nos frères sur leur propre route et pas sur la nôtre.
AMEN