LE CŒUR D'UN ENFANT
Jdt 8, 1 a+2+4-8 ; Mt 18, 1-10
(17 septembre 2004)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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e que nous présente l'évangile est assez original pour l'époque. Il faut se replacer dans le contexte où vivait Jésus. Dans l'antiquité, les enfants étaient considérés comme quantité négligeable. D'ailleurs, le père de famille avait le pouvoir de vie et de mort sur ses enfants et l'on ne considérait pas qu'ils soient des personnes à part entière puisqu'ils n'avaient pas encore atteint à un jugement, à une connaissance, une capacité de choix semblables à celle des adultes.
C'est pourquoi, nous voyons dans un autre passage de l'évangile, des enfants s'approcher de Jésus, et les disciples veulent les écarter, parce que Jésus est venu sauver le monde et Il a des choses bien plus importantes à faire qu'à s'occuper de petits enfants. Cette réaction des disciples nous surprend un peu, mais elle était tout à fait logique à l'époque de Jésus : on n'avait pas de temps à perdre avec ceux qui ne méritaient pas de considération.
Or, constamment, dans l'évangile, Jésus s'inscrit en faux contre ces habitudes, ces manières de voir et d'agir qui étaient monnaie courante à son époque. Jésus donne aux enfants, autant d'importance qu'aux adultes. Ils sont partie prenante, pleinement, du Royaume de Dieu. Jésus a, avec les enfants une attitude de proximité, et ce passage d'évangile auquel je me réfère montre Jésus non seulement qui bénit les enfants, les touche, leur imposer les mains, mais encore même les embrasser. Là aussi, c'est une chose rare dans les textes anciens, que de décrire des manifestations de tendresse, on dit rarement que les gens s'embrasent et surtout de cette manière purement gratuite et qui est une reconnaissance de la délicatesse de l'enfant.
Donc, Jésus se sent proche des enfants. Il nous dit ici dans la page que nous lisions que ces enfants lui sont semblables : "Qui accueille un petit enfant, c'est moi qu'il accueille". Qui scandalise ce petit enfant, c'est de moi qu'il se sépare, au point qu'il serait susceptible d'aller dans la Géhenne de feu. Vous avez entendu à quel point Jésus est sévère pour ceux qui sont responsables du scandale, il vaudrait mieux qu'ils coupent leur main, leur pied. Jésus exagère volontairement pour montrer la gravité du scandale.
Donc, ces petits enfants sont semblables à Jésus, il est comme un petit enfant, et Il nous invite à devenir nous aussi comme des petits enfants :"Si vous ne devenez comme des enfants, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux". Pour entrer dans le Royaume des cieux, il faut se faire petit enfant, vous savez que c'est la grande découverte spirituelle de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, et dans quelques semaines nous relirons d'ailleurs ce passage de l'évangile pour sa fête. Devenir comme un petit enfant, parce qu'ils sont proches du Père, et pour l'exprimer, Jésus va dire que leurs anges (entendez que chacun d'entre nous a un ange qui est son correspondant céleste, son ami, son frère aîné, ceux qu'on appelle les anges gardiens), les anges des enfants sont constamment devant la face du Père. C'est dire que les enfants eux-mêmes ont une relation particulièrement étroite avec le Père, précisément parce que Dieu est Père et que le Père est celui qui se penche sur le petit enfant.
A vrai dire, il y a eu des précédents à cette attitude de Jésus et à ses affirmations rares, c'est vrai, mais d'autant plus remarquables. Vous vous souvenez peut-être d'un admirable passage du prophète Osée, donc en plein Ancien Testament, donc bien avant que Jésus vienne, qui compare Dieu à un Père et même à une mère : "Quand Israël était enfant, je l'aimais et je l'appelais mon fils, et j'apprenais à marcher à Ephraïm, je le prenais dans mes bras, et ils n'ont pas copris que je prenais soin d'eux. Je les menais avec des attaches de tendresse, avec des liens d'amour. J'étais pour eux comme celui qui soulève un nourrisson tout contre sa joue. Je me penchais vers lui et le faisais manger". Si Dieu donc a cette délicatesse, cette tendresse, cette proximité d'un père pour les enfants, nous comprenons que Jésus attache une très grande importance aux enfants, ils sont les premiers membres du Royaume des cieux. Pourquoi ? Non pas parce qu'il faudrait que nous retombions en enfance, ou que nous nous mettions nous aussi à ne plus avoir que la force de balbutier, là n'est pas ce que Jésus nous demande. Devenir semblables à des enfants c'est d'abord avoir la même spontanéité, la même ouverture du cœur, la même confiance, la même lumière intérieure. Un enfant, c'est quelqu'un qui, spontanément, croit ce qu'on lui dit, qui considère toute parole comme portant en elle son poids de vérité. Un enfant, c'est quelqu'un qui se confie à l'autre, qui n'imagine pas que l'autre puisse le trahir ou le rejeter. Un enfant, c'est quelqu'un dont le cœur est disponible, dont le cœur est constamment accueillant pour toute réalité nouvelle qui se présente à lui, car l'enfant est en pleine découverte. L'enfant est celui qui marche sans cesse vers un avenir puisque sur lui ne pèse pas le poids d'un passé lourd et difficile. L'enfant, c'est celui qui est tourné vers la venue, vers l'avènement, vers la découverte. Avoir un cœur d'enfant, c'est donc être capable d'émerveillement, être capable de cette confiance profonde, être capable de cette attente d'un avenir dont l'enfant imagine toujours qu'il va nous apporter richesse, beauté, vérité, sécurité, paix.
Frères et sœurs, essayons de retrouver en nous ces réactions de l'enfant, essayons de ne pas nous laisser toujours appesantir par la lourdeur de notre expérience, essayons de ne pas traîner après nous la difficulté des péché, des violences, des doutes, des manières de nous méfier, ne soyons pas des êtres de méfiance, mais soyons des êtres de confiance. Tournons-nous vers Dieu en attendant de Lui tout ce qu'Il veut nous donner, car Il nous donne le Royaume comme Il le donne aux petits enfants si nous savons l'attendre avec la même confiance et la même ouverture du cœur.
AMEN